{"id":3445,"date":"2016-11-28T14:24:33","date_gmt":"2016-11-28T14:24:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/?p=3445"},"modified":"2016-11-28T14:24:33","modified_gmt":"2016-11-28T14:24:33","slug":"3445","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/12h71.com\/?p=3445","title":{"rendered":"Rencontre de deux mondes et de deux peintres :  Kasper et Webber au pays de Cook"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/johann-W\u00e4ber-Karakakoaa.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3446\" src=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/johann-W\u00e4ber-Karakakoaa-300x143.jpg\" alt=\"johann-waber-karakakoaa\" width=\"300\" height=\"143\" \/><\/a>Qui aurait dit que le c\u00e9l\u00e8bre navigateur anglais James Cook allait r\u00e9unir un jour le peintre genevois Andr\u00e9 Kasper et John Webber, son compatriote du 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une \u00eele, d\u2019une rencontre \u00e9tonnante et de quelques malentendus.<br \/>\nApr\u00e8s avoir accompli pendant dix ans deux extraordinaires voyages qui l\u2019ont amen\u00e9 autour du monde, de la Terre de Feu \u00e0 l\u2019Afrique du Sud en passant par l\u2019Australie, l\u2019Indon\u00e9sie et l\u2019\u00eele de P\u00e2ques, l\u2019\u00e9quipage de James Cook vogue le 16 janvier 1779 en vue de la baie de Kealakekua (les Anglais entendirent \u00ab\u00a0Karakakooa\u00a0\u00bb) sur l\u2019\u00eele connue aujourd\u2019hui sous le nom de Big Island, la plus grande en effet de l\u2019archipel hawa\u00efen.<br \/>\nCeux qui pensent qu\u2019Hawa\u00ef n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un club de surfers et la destination romantique favorite de jeunes mari\u00e9s am\u00e9ricains venant convoler sous les cocotiers, seront peut-\u00eatre surpris d\u2019apprendre qu\u2019on y trouve de tr\u00e8s nombreux sites arch\u00e9ologiques, t\u00e9moignages d\u2019une civilisation sophistiqu\u00e9e qui a conquis le Pacifique, cr\u00e9ant gr\u00e2ce au talent unique de ses navigateurs un triangle polyn\u00e9sien qui s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00eele de P\u00e2ques et la Nouvelle-Z\u00e9lande.<br \/>\nSi ces \u00eeles sont encore aujourd\u2019hui pour tout Occidental l\u2019image m\u00eame du paradis sur terre, elles ne l\u2019\u00e9taient pas toujours pour ceux qui ont d\u00fb vivre \u00e0 la merci des tabous (mot pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019origine polyn\u00e9sienne) dont les r\u00e8gles drastiques, souvent capricieuses et f\u00e9roces (\u00e9taient punis de mort tous ceux qui les transgressaient) avaient engendr\u00e9 un r\u00e9gime de terreur, sous la f\u00e9rule d\u2019une hi\u00e9rarchie sociale rigide, et de traditions religieuses qui incluaient les sacrifices humains.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/jean-michel1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3447\" src=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/jean-michel1-300x149.jpg\" alt=\"jean-michel1\" width=\"300\" height=\"149\" \/><\/a>James Cook est un homme brillant et tol\u00e9rant (mais parfois aussi col\u00e9rique) qui sait aller au devant des populations qu\u2019il rencontre. Mais l\u2019accueil qu\u2019il va recevoir ce 16 janvier 1779 d\u00e9passe tout ce qu\u2019il a connu et imagin\u00e9. Des centaines de pirogues charg\u00e9es de cadeaux et d\u2019offrandes viennent \u00e0 sa rencontre accompagn\u00e9es d\u2019autant de nageurs envahissant les bateaux\u00a0; ce ne sont que cris de joie, chants et pri\u00e8res. Les sp\u00e9cialistes peuvent encore s\u2019interroger, mais ce qui est certain, c\u2019est que les Hawa\u00efens ont confondu Cook avec un autre ou l\u2019attendaient d\u00e9j\u00e0. Confondu avec le dieu Lono (ou avec sa \u00ab\u00a0doublure\u00a0\u00bb), dieu de la terre et de l\u2019agriculture, que les indig\u00e8nes c\u00e9l\u00e8brent pr\u00e9cis\u00e9ment ce jour-l\u00e0, et dont des l\u00e9gendes anciennes annoncaient le retour, un jour, par la mer sur une \u00eele flottante.<br \/>\nExtraordinaire co\u00efncidence qui rappelle la l\u00e9gende mexicaine qui voulait que le dieu Quetzalc\u00f3atl revienne un jour de l\u2019est par la mer, l\u00e9gende qui a sans doute facilit\u00e9 la t\u00e2che des conquistadores espagnols que les Azt\u00e8ques ont pris pour des dieux.<br \/>\nIl serait trop long de s\u2019\u00e9tendre ici sur tous les \u00e9v\u00e9nements qui ont marqu\u00e9 le s\u00e9jour de Cook et de ses hommes sur l\u2019\u00eele, car en dehors d\u2019une r\u00e9ception fastueuse, il y eut aussi des malentendus, les exc\u00e8s en tout genre de l\u2019\u00e9quipage (surtout alimentaires et sexuels \u2013 les maladies v\u00e9n\u00e9riennes en seront la cons\u00e9quence), sans oublier les vols pratiqu\u00e9s par des insulaires qui, fascin\u00e9s par tout ce qui brille (m\u00eame les clous des bordages des navires), ne voyaient aucune raison de ne pas se servir de ce qui leur faisait envie, ce qui sera \u00e0 l\u2019origine de bien des troubles.<br \/>\nIl \u00e9tait donc temps de partir. Mais peu de temps apr\u00e8s le d\u00e9part de Cook, les ennuis commencent\u00a0: avarie du m\u00e2t de misaine, une temp\u00eate qui menace, et il faut rebrousser chemin et regagner l\u2019\u00eele qui leur avait fait si bon accueil. Pas cette fois\u00a0: les dieux blancs craignent donc le mauvais temps et leurs superbes embarcations ont des faiblesses\u00a0? Un passager avait succomb\u00e9 \u00e0 une maladie, il n\u2019\u00e9tait donc pas immortel\u00a0! Voil\u00e0 qui ne m\u00e9rite plus autant de crainte et de respect. En plus, entre-temps la baie est devenue taboue, et le pacifique Lono a laiss\u00e9 sa place \u00e0 Ku, le dieu de la guerre (ce dernier vous accueille aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de tous les bars, et fait le bonheur des touristes qui en ach\u00e8tent des r\u00e9pliques grima\u00e7antes). La mauvaise habitude du chapardage reprend de plus belle et l\u2019atmosph\u00e8re s\u2019est tendue\u00a0; le retour des biens vol\u00e9s est exig\u00e9 par les Anglais qui prennent des Hawa\u00efens en otages\u00a0; un temple est profan\u00e9 pour en saisir des poteaux de bois afin de r\u00e9parer les bateaux. On lance des pierres, les fusils crachent leurs balles. Repli\u00e9 sur la plage, Cook est pris en tenailles entre ses hommes et les indig\u00e8nes qui lui ass\u00e8nent le coup de gr\u00e2ce. Son corps est d\u00e9membr\u00e9, on n\u2019en retrouvera qu\u2019une partie. Curieusement, des restes de sa d\u00e9pouille seront encore v\u00e9n\u00e9r\u00e9s\u00a0; James Cook reste malgr\u00e9 tout un demi-dieu.<br \/>\nJohn Webber (1751-1793) fut le peintre de cette troisi\u00e8me exp\u00e9dition. Ce Bernois n\u00e9 \u00e0 Londres nous a laiss\u00e9 320 dessins et aquarelles dont d\u2019extraordinaires portraits. La gravure qui a inspir\u00e9 Andr\u00e9 Kasper, <em>A view of Karakakooa<\/em>, d\u00e9peint l\u2019arriv\u00e9e toute pacifique et glorieuse des vaisseaux de Cook, le <em>Resolution<\/em> et le <em>Discovery<\/em>, avec les pirogues et surfers qui l\u2019entourent et l\u2019honorent. Sur la droite, un temple sur\u00e9lev\u00e9 sur une impressionnante base faite de blocs de pierre. Kasper avec son \u00ab\u00a0Arriv\u00e9e aux \u00celes\u00a0\u00bb (2006) nous d\u00e9crit quant \u00e0 lui une sc\u00e8ne plus complexe. L\u2019\u00eele semble d\u00e9serte ou presque\u00a0; quelques huttes mais pas de temple. Seuls trois indig\u00e8nes s\u2019attardent sur la plage, et deux d\u2019entre eux regardent \u00e9tonn\u00e9s l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un bateau. Pas de pirrogues ni de peuple en liesse. Ce ne serait donc pas l\u2019arriv\u00e9e de Cook, mais son retour pr\u00e9cipit\u00e9\u00a0? Sur la gauche du tableau, on distingue un vaisseau, un seul, comme une ombre chinoise et une chaloupe qui s\u2019avance sur la mer. Vers l\u2019\u00eele, l\u2019oc\u00e9an est calme\u00a0; du c\u00f4t\u00e9 du navire anglais, des vagues d\u00e9j\u00e0 puissantes et un ciel noir menacent.<br \/>\nOn dirait que le vaisseau a donn\u00e9 naissance \u00e0 un tsunami. Et c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit\u00a0: le tsunami d\u2019une rencontre, d\u2019un choc, celui entre deux peuples, deux cultures, celui de l\u2019entreprise coloniale. Le tableau de Kasper n\u2019est pas un tableau historique\u00a0; certes, il reprend en partie la gravure de Webber qui immortalise l\u2019arriv\u00e9e de Cook \u00e0 Big Island, mais son \u0153uvre renvoie un message plus universel. La sc\u00e8ne aurait pu avoir lieu sur n\u2019importe quelle plage d\u2019un monde en train d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert, quelque part sur les c\u00f4tes am\u00e9ricaines, polyn\u00e9siennes ou africaines, quelque part entre le 15<sup>e<\/sup> et le 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cles.<br \/>\nLa culture des tabous aura v\u00e9cu, une autre histoire commence.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Jean-Michel Wissmer<\/strong><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIllustrations\u00a0:<br \/>\nGravure de John Webber\u00a0: <em>A view of Karakakooa<\/em><br \/>\nTableau de Andr\u00e9 Kasper\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Arriv\u00e9e aux \u00eeles\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui aurait dit que le c\u00e9l\u00e8bre navigateur anglais James Cook allait r\u00e9unir un jour le peintre genevois Andr\u00e9 Kasper et John Webber, son compatriote du 18e si\u00e8cle. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une \u00eele, d\u2019une rencontre \u00e9tonnante et de quelques malentendus. 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