{"id":5348,"date":"2020-04-14T15:51:32","date_gmt":"2020-04-14T15:51:32","guid":{"rendered":"http:\/\/internationaldiplomat.com\/?p=5348"},"modified":"2020-04-14T15:51:32","modified_gmt":"2020-04-14T15:51:32","slug":"voyage-sur-les-traces-de-george-orwell-en-birmanie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/12h71.com\/?p=5348","title":{"rendered":"Voyage sur les traces de George Orwell en Birmanie"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_5402\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5402\" class=\"size-medium wp-image-5402\" src=\"http:\/\/internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/birmani4messmerJMOrwel-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" \/><p id=\"caption-attachment-5402\" class=\"wp-caption-text\">Photo: Jean-Michel Wissmer<\/p><\/div>\n<div id=\"attachment_5401\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5401\" class=\"size-medium wp-image-5401\" src=\"http:\/\/internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/birmani4messmerJMOrwelHouse-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" \/><p id=\"caption-attachment-5401\" class=\"wp-caption-text\">Photo: Jean-Michel Wissmer<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Voyage sur les traces de George Orwell en Birmanie<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Qui ne conna\u00eet pas le pr\u00e9monitoire <em>1984<\/em> ou <em>La Ferme des Animaux<\/em> (<em>Animal Farm<\/em>) dont la lucidit\u00e9 \u00e9tonne encore aujourd\u2019hui\u00a0? Ce que l\u2019on ne sait pas toujours, c\u2019est que Orwell, de son vrai nom Eric Blair, a \u00e9t\u00e9 policier avant d\u2019\u00eatre \u00e9crivain, policier de l\u2019Empire britannique en Birmanie, aujourd\u2019hui le Myanmar.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour aller sur ses traces, il faudra faire preuve d\u2019un peu de patience et d\u2019endurance, car <em>Une histoire birmane<\/em> (<em>Burmese Days<\/em>), son premier roman, qui met en sc\u00e8ne une petite colonie britannique, se d\u00e9roule dans un lieu tr\u00e8s isol\u00e9 aux confins de la Haute-Birmanie. Il y a peu, beaucoup de r\u00e9gions n\u2019\u00e9taient pas ouvertes aux \u00e9trangers en dehors de sites embl\u00e9matiques comme Bagan, Mandalay ou le Lac Inle. Mais les choses ont chang\u00e9, progressivement, on parle de transition.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Afin de se rendre sur les lieux d\u00e9crits dans <em>Une histoire birmane<\/em>, il faudra aller \u00e0 Mandalay, capitale religieuse du pays, prendre un avion pour Bhamo et de l\u00e0, apr\u00e8s deux jours de navigation (ou plus, car les bateaux s\u2019embourbent r\u00e9guli\u00e8rement) sur le grand fleuve Irrawaddy, art\u00e8re vitale du pays, rejoindre Katha. Katha ressemble \u00e0 bien des bourgades birmanes avec son march\u00e9, ses maisons de teck et ses pagodes, mais c\u2019est le souvenir de Orwell qui fait la diff\u00e9rence. Les responsables locaux, conscients de l\u2019importance litt\u00e9raire de leur petite ville et d\u2019un patrimoine tr\u00e8s rare, ont plut\u00f4t bien fait les choses. Le <em>Cultural Heritage<\/em> propose un circuit qui m\u00e8ne le visiteur vers une dizaine de lieux li\u00e9s au roman, lieux devant lesquels un panneau en birman et en anglais propose explications et extraits du texte. Si le narrateur du roman affirme\u00a0: \u00ab\u00a0La ville n\u2019offrait aucune curiosit\u00e9 touristique\u00a0\u00bb, ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui\u00a0!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Orwell en Birmanie<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Eric Blair est n\u00e9 \u00e0 Motihari dans le nord de l\u2019Inde et appartient \u00e0 une lign\u00e9e de famille de colons au service de l\u2019Empire. Entr\u00e9 dans la police \u00e0 19 ans, il a v\u00e9cu cinq ans en Birmanie entre 1922 et 1927 (mais le roman se situe en 1920). D\u00e9laissant \u00e0 son retour en Angleterre sa carri\u00e8re d\u2019officier, ce qui fut un v\u00e9ritable choc pour sa famille, Orwell est apparu transform\u00e9\u00a0; ces ann\u00e9es birmanes et tous les exc\u00e8s du colonialisme l\u2019avaient profond\u00e9ment marqu\u00e9\u00a0: c\u2019est le d\u00e9but d\u2019une v\u00e9ritable conscience sociale qui va l\u2019amener \u00e0 se pr\u00e9occuper du sort des plus d\u00e9munis et \u00e0 \u00e9crire <em>Dans la d\u00e8che \u00e0 Paris et \u00e0 Londres<\/em> (<em>Down and Out in Paris and London<\/em>, 1933). Gr\u00e2ce \u00e0 la Birmanie, Eric Blair est devenu George Orwell. Alors, revenons \u00e0 Katha, et d\u00e9couvrons ce gros village au milieu de nulle part, le livre de notre auteur entre les mains.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019\u00e9diteur anglais du roman, pour \u00e9viter les susceptibilit\u00e9s, avait exig\u00e9 de l\u2019auteur qu\u2019il change les noms des lieux et des personnages, et Katha est devenu Kyauktada. Le h\u00e9ros principal, John Flory, un marchand de bois, s\u2019il n\u2019est pas le narrateur, partage les m\u00eames convictions qu\u2019Orwell. A peine sorti du d\u00e9barcad\u00e8re, je d\u00e9couvre le premier lieu, et le plus sinistre, la prison, toujours en activit\u00e9. Construite par les Anglais en 1890 (comme bon nombre de b\u00e2timents coloniaux de cette pr\u00e9fecture), elle pouvait accueillir une soixantaine de prisonniers qu\u2019on occupait \u00e0 diff\u00e9rentes t\u00e2ches pour la communaut\u00e9 britannique. L\u2019un des personnages du roman, le commissaire adjoint M. Macgregor (la plupart des membres de cette colonie travaillent soit pour la police soit dans le commerce du bois), regrette le temps o\u00f9 l\u2019on pouvait envoyer un employ\u00e9 \u00e0 la prison avec un mot disant\u00a0: \u00ab\u00a0Veuillez donner quinze coups de fouet au porteur\u00a0\u00bb, triste illustration de l\u2019esprit de l\u2019\u00e9poque. On apprend aussi qu\u2019un paon est la mascotte de la prison et d\u00e9ambule au milieu des d\u00e9tenus au visage terreux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Assez vite on parvient au march\u00e9 dont le roman signale \u00e0 plusieurs reprises les fortes odeurs de poisson s\u00e9ch\u00e9. Rien n\u2019a chang\u00e9. La bonne surprise m\u2019attend un peu plus loin\u00a0: la maison d\u2019Orwell. Le responsable du <em>Cultural Heritage<\/em> m\u2019ouvre les portes. Elle est construite sur pilotis comme la plupart des maisons birmanes afin d\u2019\u00e9chapper aux inondations mais aussi pour stocker des aliments. Si la maison semble \u00e0 l\u2019abandon, malgr\u00e9 une chaise en plastique pos\u00e9e sur la terrasse couverte et du linge qui pend, l\u2019ambiance est toujours \u00e9vocatrice. A l\u2019\u00e9tage, des portaits d\u2019Orwell, photos et tableaux, sont accroch\u00e9s sur les murs \u00e0 la peinture d\u00e9fra\u00eechie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Une impressionnante statue \u00e9questre du g\u00e9n\u00e9ral Aung San occupe un carrefour. Elle en dit long sur la volont\u00e9 de d\u00e9fier l\u2019ancien occupant. Aung San est le h\u00e9ros national de l\u2019ind\u00e9pendance birmane qui sera effective en 1948. Assassin\u00e9 en 1947, Aung San ne vivra pas ce moment de lib\u00e9ration. C\u2019est aussi le p\u00e8re de Aung San Suu Kyi dont on conna\u00eet les combats.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Plus loin se dresse la petite \u00e9glise anglicane, surnomm\u00e9e dans le roman la \u00ab\u00a0pagode anglaise\u00a0\u00bb, et qui accueillait la communaut\u00e9 britannique et quelques Eurasiens. Avec ses \u00e9l\u00e9ments de brique et de bois elle a \u00e9t\u00e9 restaur\u00e9e avec go\u00fbt. L\u2019int\u00e9rieur indique qu\u2019elle est parfaitement en activit\u00e9 et d\u00e9gage une atmosph\u00e8re de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Encore quelques pas et je me retrouve devant le joli portail sculpt\u00e9 du court de tennis qui semble attendre l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un joueur, membre de la bonne soci\u00e9t\u00e9 anglaise. Datant de 1910, c\u2019est un t\u00e9moin muet, comme fig\u00e9 dans le pass\u00e9. On dirait qu\u2019un arbitre va bient\u00f4t escalader la haute chaise blanche qui ne surveille plus personne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Et enfin, voici un lieu central de la vie coloniale britannique et donc un \u00ab\u00a0personnage\u00a0\u00bb majeur du roman\u00a0: le Club. Difficile d\u2019imaginer que ce banal b\u00e2timent d\u2019un seul \u00e9tage et tout en longueur abritait toute la vie sociale de la colonie. Transform\u00e9 en coop\u00e9rative d\u2019\u00c9tat, il abrite aujourd\u2019hui quelques bureaux poussi\u00e9reux o\u00f9 s\u2019activent de rares employ\u00e9s. On travaille au ralenti par ces chaleurs, une chaleur suffocante qui est aussi un personnage du livre. Le roman consacre de tr\u00e8s nombreuses pages au Club et, en les relisant, tout prend vie\u00a0: la table de billard\u00a0; la biblioth\u00e8que o\u00f9 les livres et les vieux magazines moisissent \u00e0 cause de l\u2019humidit\u00e9\u00a0; le bar, essentiel pour noyer l\u2019ennui malgr\u00e9 les gin tonics toujours ti\u00e8des, car il n\u2019y a jamais assez de glace. \u00ab\u00a0Le Club europ\u00e9en, ce temple lointain, myst\u00e9rieux, ce saint des saints dont l\u2019acc\u00e8s est bien plus jalousement gard\u00e9 que celui du nirvana\u00a0!\u00a0\u00bb. Et Justement, c\u2019est aussi le lieu de tous les d\u00e9bats, essentiellement autour d\u2019un th\u00e8me\u00a0: comment faire pour n\u2019accepter <em>aucun non-Anglais<\/em> au Club. La trame du roman se d\u00e9roule en grande partie autour de cette question. Seul Flory para\u00eet pr\u00eat \u00e0 accepter l\u2019entr\u00e9e du docteur indien Veraswami pour qui \u00ab\u00a0un membre du Club est quelqu\u2019un de sacro-saint\u00a0\u00bb. Mais le docteur indien a la peau bien trop fonc\u00e9e pour les colons, et cet appui de Flory (trait\u00e9 de \u00ab\u00a0bolchevique\u00a0\u00bb\u00a0; on ne fait pas dans la nuance\u2026) suscite un haut-le-c\u0153ur de la part de la communaut\u00e9 dont les commentaires racistes parfaitement assum\u00e9s font bondir aujourd\u2019hui. Le docteur est en comp\u00e9tition avec U Po Kyin, un magistrat birman arriviste et comploteur qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 fomenter de fausses r\u00e9voltes et \u00e0 \u00e9crire des lettres anonymes pour d\u00e9nigrer le docteur indien qui, par ailleurs, malgr\u00e9 le rejet dont il fait l\u2019objet, d\u00e9fend la <em>pax britannica<\/em>. L\u2019acc\u00e8s des Birmans (au moins un\u2026) \u00e0 des institutions britanniques, comme le parlement et pr\u00e9cis\u00e9ment les clubs, avait fait l\u2019objet d\u2019une autorisation en 1923. Ce n\u2019\u00e9tait pas du go\u00fbt de notre colonie de Katha-Kyauktada qui tire tout son orgueil de ne la respecter <em>sous aucun pr\u00e9texte<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-5403\" src=\"http:\/\/internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/birmani4messmerJM-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" \/><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Un amoureux de la culture birmane<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Une bonne moiti\u00e9 du roman va tourner autour du personnage de Elizabeth Lackersteen. Seule jeune femme anglaise, fra\u00eechement arriv\u00e9e dans la colonie, elle suscite les passions, celles de son oncle libidineux, et surtout celles de Flory et ce malgr\u00e9 la relation de ce dernier avec une Birmane (qui se vengera \u00e0 la fin, ce qui ruinera la r\u00e9putation de Flory et le poussera au suicide). Elizabeth n\u2019est pas diff\u00e9rente des autres membres de la communaut\u00e9 et partage les m\u00eames pr\u00e9jug\u00e9s. Tout la d\u00e9go\u00fbte. Flory essaie toutefois de l\u2019initier \u2013 sans aucun succ\u00e8s \u2013 \u00e0 la culture birmane. Cela donne lieu aux plus belles pages du livre quand Orwell d\u00e9crit une danseuse\u00a0: \u00ab\u00a0Ses mains aux doigts r\u00e9unis virevoltaient comme des t\u00eates de serpents\u00a0: la souplesse de leurs poignets \u00e9tait telle qu\u2019elles allaient presque jusqu\u2019\u00e0 toucher les avant-bras\u00a0\u00bb. Flory la compare \u00e0 une marionnette, et il ne croit pas si bien dire. Encore aujourd\u2019hui, des spectacles de marionnettes font se confronter une (vraie) marionnette et une (vraie) danseuse qui imite ses gestes, actionn\u00e9e par d\u2019invisibles fils tenus par un v\u00e9ritable marionnettiste. Citons encore les paroles de Flory qui devraient toucher au c\u0153ur chaque Birman et chaque amoureux de la Birmanie\u00a0:<\/span><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\"><em><span style=\"color: #000000;\">\u2026 toute la vie, toute l\u2019\u00e2me de la Birmanie se r\u00e9sume dans la fa\u00e7on qu\u2019a cette fille de se tordre les bras. En la voyant, vous voyez les rizi\u00e8res, les villages sous les tecks, les pagodes, les pr\u00eatres avec leurs robes jaunes, les buffles nageant au petit matin dans les rivi\u00e8res\u2026<\/span><\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Y a-t-il plus belle d\u00e9claration d\u2019amour \u00e0 ce pays\u00a0? Et il faut le redire, Eric Blair ne serait jamais devenu George Orwell sans son s\u00e9jour birman. Quand le narrateur d\u00e9crit le malaise de Flory, tiraill\u00e9 entre sa position de colon et une certaine clairvoyance, on peut lire ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Empire des Indes est un despotisme\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0Vivre dans un monde pareil a quelque chose d\u2019\u00e9touffant, d\u2019an\u00e9antissant. C\u2019est un monde dans lequel chaque mot, chaque pens\u00e9e est soumis \u00e0 censure\u00a0\u00bb. Comment alors ne pas penser au monde surveill\u00e9 et suffocant de <em>1984<\/em>\u00a0?<\/span><\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Texte et photos\u00a0: Jean-Michel Wissmer<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voyage sur les traces de George Orwell en Birmanie Qui ne conna\u00eet pas le pr\u00e9monitoire 1984 ou La Ferme des Animaux (Animal Farm) dont la lucidit\u00e9 \u00e9tonne encore aujourd\u2019hui\u00a0? 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