{"id":8231,"date":"2009-05-24T19:16:34","date_gmt":"2009-05-24T19:16:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/?p=1110"},"modified":"2009-05-24T19:16:34","modified_gmt":"2009-05-24T19:16:34","slug":"revoir-venise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/12h71.com\/?p=8231","title":{"rendered":"Revoir Venise"},"content":{"rendered":"<p>Tout le monde conna\u00eet Venise, ses gondoles, sa lagune, ses pigeons; tout le monde (ou presque) y a \u00e9t\u00e9 ou r\u00eave d\u2019y aller, en touriste, en amoureux, en esth\u00e8te, en connaisseur. On y vient arm\u00e9 de guides sp\u00e9cialis\u00e9s, de bottes de p\u00e9cheurs pour \u201cl\u2019acqua alta\u201d (cette mar\u00e9e qui transforme la ville en lac), d\u2019un bon chapeau et &#8230; d\u2019un porte-monnaie assez bien garni.<br \/>\n\u00c9tonnement : m\u00eame en hiver et hors saison la ville semble \u00e0 premi\u00e8re vue toujours envahie par les touristes. Des panneaux jaunes permettent de se retrouver \u00e0 travers le labyrinthe des ruelles. Ils indiquent invariablement la direction de la Place Saint-Marc ou celle du Pont du Rialto, les deux curiosit\u00e9s incontournables de Venise, ce qui transforme le trajet entre ces deux lieux en un boyau encombr\u00e9 d\u2019\u00e9trangers qui pi\u00e9tinent en jouant des coudes.<br \/>\nPourtant, bien vite, on comprend qu\u2019il faut s\u2019en \u00e9loigner, emprunter les venelles adjacentes, enjamber les petits ponts, en un mot, prendre du plaisir \u00e0 se perdre. Et l\u2019on tombe forc\u00e9ment sous le charme de cette ville unique au d\u00e9cor d\u2019op\u00e9ra et de bal masqu\u00e9, o\u00f9 chaque pierre raconte une histoire brillante et color\u00e9e malgr\u00e9 les fa\u00e7ades d\u00e9cr\u00e9pies et rong\u00e9es par l\u2019humidit\u00e9. Car il y a toujours cette eau, cette eau partout pr\u00e9sente qui clapote et s\u2019infiltre insidieusement sous les pav\u00e9s centenaires.<br \/>\nVoil\u00e0, vous avez d\u00e9couvert \u201cvotre\u201d Venise et vous en \u00eates tomb\u00e9 amoureux, malgr\u00e9 ce brouillard p\u00e9n\u00e9trant et le froid cru de cet hiver que vous avez choisi parce que cela vous semblait tellement plus romantique.<br \/>\nImpossible de tout voir. Partout des \u00e9glises, des palais vous courtisent et vous appellent \u00e0 les d\u00e9couvrir. D\u00e9couragement ? Non, plaisir intense. On peut m\u00eame d\u00e9cider de ranger les guides et de se laisser porter au hasard. On ne sera jamais d\u00e9\u00e7u. En plus, la plupart des \u00e9glises se visitent aujourd\u2019hui facilement. L\u2019entr\u00e9e en est souvent payante, mais vous aurez au moins le luxe de les visiter dans les meilleures conditions possibles avec des tableaux parfaitement \u00e9clair\u00e9s et signal\u00e9s. Oubli\u00e9e la frustration de ces monuments ferm\u00e9s ou de ces chefs-d\u2019oeuvre de Bellini, Titien, V\u00e9ron\u00e8se, Tintoret et tant d\u2019autres, plong\u00e9s dans l\u2019obscurit\u00e9 ou \u00e0 peine visibles \u00e0 la lueur des cierges. Un conseil : allez toujours voir les sacristies. Elles sont souvent admirables, ressemblant \u00e0 des salons de bal recouverts de peintures. Mes coups de coeur : celle de San Zaccaria (v\u00e9ritable \u00e9glise-mus\u00e9e) d\u2019o\u00f9 l\u2019on acc\u00e8de \u00e0 une crypte du Xe si\u00e8cle avec ses colonnes baignant dans l\u2019eau; celle de Santo Stefano renfermant des merveilles du Tintoret (surtout une \u201cPri\u00e8re au jardin des oliviers\u201d); celle encore de la grandiose Salute, au bout d\u2019un long couloir circulaire, avec son plafond peint du Titien sur le th\u00e8me du sacrifice; et enfin celle, plus \u00e9loign\u00e9e, sur l\u2019\u00eele de Murano, de San Pietro Martire avec des stalles sculpt\u00e9es exceptionnelles du XVIIe si\u00e8cle, seule oeuvre connue de Pietro Morando.<br \/>\nParmi les tr\u00e9sors cach\u00e9s, citons le Chemin de Croix dans l\u2019oratoire du Crucifix de l\u2019\u00e9glise San Polo, oeuvre de Giandomenico Tiepolo (1727-1804), fils du grand Gianbattista et longtemps m\u00e9pris\u00e9 par les critiques comme simple \u201cimitateur\u201d du g\u00e9nie paternel. Quelle erreur ! Dans ces 14 tableaux d\u2019une grande originalit\u00e9 et d\u2019un puissant r\u00e9alisme se m\u00ealent le sentiment religieux le plus prenant et le portrait de la Venise du XVIIIe si\u00e8cle avec ses somptueux habits d\u2019apparat (les d\u00e9tracteurs du peintre parlaient de \u201cpersonnages \u00e9trangers habill\u00e9s \u00e0 l\u2019espagnole\u201d), sans oublier une vraie sensibilit\u00e9 pour la nature (des ciels superbes, d\u2019\u00e9tranges sapins qui s\u2019accrochent aux rochers, et des montagnes enneig\u00e9es).<br \/>\nOn a \u201cred\u00e9couvert\u201d ce peintre et reconnu ses m\u00e9rites il y a \u00e0 peine &#8230; 40 ans. Comme il est dur d\u2019\u00eatre \u201cle fils de &#8230;\u201d!<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 mus\u00e9es, un petit nouveau si l\u2019on peut dire, le Palais Fortuny (install\u00e9 dans le Palazzo Pesaro degli Orfei du XVe si\u00e8cle et r\u00e9cemment r\u00e9ouvert au public), du nom de l\u2019artiste espagnol Mariano Fortuny (1871-1949), qui fut \u00e0 la fois peintre, photographe, d\u00e9corateur, \u00e9clairagiste, costumier et couturier. Ses innovations dans le domaine de la fabrication des tissus et leur chromatisme lui valurent une r\u00e9putation internationale. Marcel Proust a \u00e9crit dans sa \u00a0\u00bb Recherche du Temps perdu\u201d que ses robes, \u201cfid\u00e8lement antiques mais puissamment originales, faisaient appara\u00eetre comme un d\u00e9cor [&#8230;] la Venise tout encombr\u00e9e d\u2019Orient o\u00f9 elles auraient \u00e9t\u00e9 port\u00e9es\u201d. Des robes qui ont habill\u00e9 des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s comme Sarah Bernhardt, Eleonora Duse ou Isadora Duncan.<br \/>\nC\u2019est un lieu \u00e9trange, comme hors du temps, o\u00f9 se c\u00f4toient peintures d\u2019inspiration wagn\u00e9rienne; autoportraits et portraits de famille; vues du Maroc, d\u2019Espagne et d\u2019Italie; nus; copies de Goya, Tiepolo et Titien; mannequins de bois; photos d\u2019\u00e9poque; maquettes et moulages; tissus et \u00e9toffes rares &#8211; velours, brocarts, tentures &#8211; aux dessins sophistiqu\u00e9s inspir\u00e9s par Byzance et l\u2019Orient et semblant sortir d\u2019un tableau de Carpaccio. C\u2019est \u00e0 la fois l\u2019atelier d\u2019un peintre, la librairie d\u2019un esth\u00e8te, le palais d\u2019un amateur d\u2019art curieux de tout, et le salon d\u2019un grand mondain qui a fr\u00e9quent\u00e9 la meilleure soci\u00e9t\u00e9 de son temps et les plus grands artistes (j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de Marcel Proust; citons encore, parmi tant d\u2019autres, l\u2019\u00e9crivain Gabriele D\u2019Annunzio, les peintres Gustav Klimt et Pierre Bonnard, le compositeur espagnol Isaac Alb\u00e9niz et le grand metteur en sc\u00e8ne genevois Adolphe Appia).<br \/>\nAndalou de naissance (il est n\u00e9 aux pieds de l\u2019Alhambra), vivant \u00e0 Venise mais \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Paris, collaborant avec les plus grands th\u00e9\u00e2tres et op\u00e9ras d\u2019Europe, Mariano Fortuny est un homme inclassable qui m\u00e9rite bien d\u2019\u00eatre connu. Visiter son palais en est certainement le meilleur moyen.<br \/>\nVous cherchez un masque pour le carnaval? Des sp\u00e9cimens souvent assez tape-\u00e0-l\u2019oeil garnissent presque toutes les boutiques souvenirs de la ville \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019objets en verre de Murano, pour tous les go\u00fbts. Allez plut\u00f4t \u00e0 \u201cLa Pietra Filosofale\u201d (Frezzeria, 1735) o\u00f9 Carlo Setti en fabrique d\u2019extraordinaires en cuir et en papier m\u00e2ch\u00e9. A deux pas de la Place Saint-Marc envahie de touristes, il est r\u00e9confortant de voir qu\u2019un artisan cr\u00e9e encore de ses propres mains des objets qui perp\u00e9tuent une si ancienne tradition.<br \/>\nAlors, chaussez vos bottes et vos lunettes, et repartez \u00e0 la d\u00e9couverte de Venise qu\u2019on croyait condamn\u00e9e \u00e0 s\u2019enfoncer inexorablement mais que les digues de Mo\u00efse vont sans doute bient\u00f4t sauver des eaux.<br \/>\n<strong>Texte et photos: Jean-Michel Wissmer<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout le monde conna\u00eet Venise, ses gondoles, sa lagune, ses pigeons; tout le monde (ou presque) y a \u00e9t\u00e9 ou r\u00eave d\u2019y aller, en touriste, en amoureux, en esth\u00e8te, en connaisseur. 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