{"id":8266,"date":"2011-10-05T17:55:53","date_gmt":"2011-10-05T17:55:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/?p=790"},"modified":"2011-10-05T17:55:53","modified_gmt":"2011-10-05T17:55:53","slug":"retrouver-camus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/12h71.com\/?p=8266","title":{"rendered":"Retrouver Camus"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/shutterstock_62341357.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-38\" alt=\"International Newspapers\" src=\"http:\/\/www.internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/shutterstock_62341357-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" \/><\/a>Albert \u2026 Le jour o\u00f9 tu as perdu la vie, j\u2019avais \u00e0 peine 7 ans. Je ne te connaissais pas encore ni m\u00eame lu aucune de tes \u0153uvres. Tu es mort aux c\u00f4t\u00e9s de ton ami Michel Gallimard. A c\u00f4t\u00e9 de ton corps sans vie, gisait ton dernier manuscrit, le Premier homme. Ainsi tu es mort comme tu as v\u00e9cu, dans la lumi\u00e8re, dans le combat. Mais si tu as disparu avant terme, signant ainsi l\u2019accomplissement d\u2019un destin consacr\u00e9 \u00e0 la qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 et le rejet de l\u2019absurde, tu demeures vivant dans les c\u0153urs de tous les esprits qui refusent la r\u00e9signation \u00e0 l\u2019ordre \u00e9tabli, la soumission \u00e0 cet absurde moderne qui consiste \u00e0 consommer et se taire. Si je t\u2019\u00e9cris maintenant, au l\u2019aube de mes 57 ans, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu 10 ans de plus que toi, sans rien donner au monde que quelques \u00e9clats de vanit\u00e9\u00a0; \u00e0 savoir du n\u00e9ant, c\u2019est pour essayer de combler ce foss\u00e9 qui nous s\u00e9pare\u00a0: ma dette vis-\u00e0-vis de toi. Certains pessimistes diront que c\u2019est peine perdue. Mais la vie n\u2019en est-elle pas une\u00a0? Je t\u2019ai connu, lu, d\u00e9battu, dissert\u00e9, critiqu\u00e9 pendant mes derni\u00e8res ann\u00e9es de ma\u00eetrise en litt\u00e9rature. Tu as \u00e9t\u00e9 le premier homme qui m\u2019a appris \u00e0 vivre mes principes, \u00e0 \u00e9crire comme je le suis devenu, sans concession, en combat perp\u00e9tuel contre mon \u00e9poque et les limites d\u2019autrui qui t\u2019entravaient tant, cherchant toujours un refuge illusoire dans l\u2019amour fugace des femmes et l\u2019amiti\u00e9 incertaine des hommes. Mais si ton \u00e9poque est d\u00e9finitivement r\u00e9volue, c\u00e9dant la place \u00e0 celle o\u00f9 triomphent les fureurs de la vulgarit\u00e9, le recul de l\u2019esth\u00e9tique, l\u2019arrogance des hommes et le r\u00e8gne de la p\u00e8gre universelle, tu incarnes pour toujours, et \u00e0 jamais &#8211; sans que je me vois c\u00e9dant \u00e0 un sentimentalisme niais ou \u00e0 une nostalgie pu\u00e9rile, le courage de la noblesse, la v\u00e9ritable noblesse\u00a0; celle du refus du m\u00e9diocre, de l\u2019injustice et du massacre des innocents. Tu as heurt\u00e9 pas mal de sensibilit\u00e9s quand tu disais que les hommes meurent et ne sont pas heureux, que Dieu ne r\u00e9pond plus, donc il n\u2019existe pas\u00a0; mais ton \u0153uvre et ton acharnement dans la dignit\u00e9, dans le silence, \u00e9blouissent encore, m\u00eame apr\u00e8s cinquante ans de ta disparition. Tu \u00e9tonnais ton \u00e9poque par cette franche et sombre facult\u00e9 d\u2019interroger le monde, la mort et le destin. Ta vie s\u2019est \u00e9coul\u00e9e en perp\u00e9tuel questionnement. Tu as laiss\u00e9 des r\u00e9ponses nuanc\u00e9es, ouvertes, mais in\u00e9vitables. Tu as mis \u00e0 jour la plaie que constitue l\u2019injustice d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. J\u2019ai mis 23 ans pour parvenir \u00e0 contredire quelques-unes de tes pens\u00e9es, interroger l\u2019homme qui g\u00eet \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du penseur. Avais-tu fait trop confiance \u00e0 l\u2019Homme\u00a0? As-tu vu seulement la lumi\u00e8re en lui et pas assez les t\u00e9n\u00e8bres qui le tourmentent\u00a0? As-tu lu le Coran\u00a0? J\u2019en conviens qu\u2019\u00e0 ta mort, une version fran\u00e7aise digne de ce nom n\u2019avait pas encore vu le jour, \u00e0 moins que tu ne l\u2019aie pas voulu, occup\u00e9 comme tu \u00e9tais \u00e0 r\u00e9gler tes divergences byzantines avec Sartre\u00a0? Lui, il n\u2019a jamais eu cette qualit\u00e9 qu\u2019il ne t\u2019a d\u2019ailleurs jamais pardonn\u00e9e\u00a0: le courage de dire la v\u00e9rit\u00e9 et d\u00e9noncer le mal, sans violence, mais sans concession. Avais-tu eu raison de renoncer ta vie durant \u00e0 la radicalit\u00e9\u00a0? Avais-tu eu le temps ou pas assez de comprendre l\u2019existence du divin\u00a0? Ton courage t\u2019a port\u00e9 loin mais tu n\u2019as pas eu le temps de b\u00e2tir ton \u0153uvre, \u00e0 ta mesure. Tu as laiss\u00e9 une vie \u00e0 relire, des \u0153uvres \u00e0 revivre et des femmes \u00e9prises, \u00e9mues ou stup\u00e9faites par ta disparition. Ton passage dans la vie de Maria Casar\u00e8s en t\u00e9moigne\u00a0: une vie de grandeur, racont\u00e9e par des corps. Quand je vois aujourd\u2019hui les galeries litt\u00e9raires du monde occidental exhiber des affiches, \u00e9diter des manifestes \u00e0 ta c\u00e9l\u00e9bration, \u00e0 ta gloire, pour des raisons en partie mercantiles- restons courtois , la courtoisie \u00e9tant elle aussi parmi tes qualit\u00e9s, je souris en pensant \u00e0 mes nuits d\u2019insomnie que j\u2019ai pass\u00e9es, jeune homme, \u00e0 diss\u00e9quer tes \u00e9crits tout au long de mes recherches, \u00e0 mes col\u00e8res passag\u00e8res quand un tel principe ou un tel autre concept \u00e9chappait \u00e0 ma compr\u00e9hension, \u00e0 ma r\u00e9volte contre toi, \u00e0 la passion que je voue \u00e0 ton \u0153uvre d\u2019\u00e9crivain ath\u00e9e , moi qui est de confession musulmane. Je souris en me souvenant de cette folle id\u00e9e de repr\u00e9senter l\u2019\u00e9volution de ta pens\u00e9e dans une graphique chiffr\u00e9e en 1974, illustr\u00e9e par des courbes et des rectangles expliquant comment tu as pass\u00e9 de la communion avec la nature au doute, du doute \u00e0 la r\u00e9volte, de la r\u00e9volte \u00e0 la confrontation avec l\u2019absurde, de la R\u00e9sistance au combat journalistique et de l\u2019\u00e9crit au th\u00e9\u00e2tre , sans l\u00e2cher prise, aveugle comme tu \u00e9tais parmi les hommes, traversant debout la douleur d\u2019une maladie incurable, la solitude, le chagrin , la jalousie , la l\u00e2chet\u00e9 et parfois m\u00eame la trahison de certains \u00e0 qui tu faisais confiance. Mais le jour o\u00f9 j\u2019ai pens\u00e9 me d\u00e9barrasser de toi en d\u00e9collant vers la po\u00e9sie, le jour o\u00f9 je me suis senti \u00e0 l\u2019abri, dans cette passion bigame des mots, dans cet espoir que tu as caress\u00e9 mais abandonn\u00e9 avec amertume\u00a0: rallier l\u2019Alg\u00e9rie et la France \u00e0 un principe de vie commune, tu es revenu en force me rappeler ma dette, hanter ma pens\u00e9e, apr\u00e8s un demi si\u00e8cle de ta disparation, prouvant ainsi que tu es un immortel qui se meut dans la dur\u00e9e, un homme qui interroge le sort des hommes, un homme qui s\u2019installe dans le Temps perp\u00e9tuel.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Extrait Le Temps perp\u00e9tuel Alex Caire &#8211; 2010<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Albert \u2026 Le jour o\u00f9 tu as perdu la vie, j\u2019avais \u00e0 peine 7 ans. Je ne te connaissais pas encore ni m\u00eame lu aucune de tes \u0153uvres. Tu es mort aux c\u00f4t\u00e9s de ton ami Michel Gallimard. 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