{"id":8547,"date":"2025-07-20T12:26:16","date_gmt":"2025-07-20T12:26:16","guid":{"rendered":"https:\/\/internationaldiplomat.com\/?p=8547"},"modified":"2025-07-20T12:26:16","modified_gmt":"2025-07-20T12:26:16","slug":"les-confidences-dun-homme-de-culture-la-culture-est-un-combat-entretien-avec-un-eminent-homme-de-culture-claude-mollard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/12h71.com\/?p=8547","title":{"rendered":"Les confidences d\u2019un homme de Culture. La culture est un combat. Entretien avec [&#8230;], Claude Mollard"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Les confidences d\u2019un homme de Culture. <\/strong><\/span><span style=\"color: #000000;\"><strong><em>La culture est un combat<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Entretien avec un \u00e9minent homme de culture, Claude Mollard<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Entretien avec un \u00e9minent homme de culture, Claude Mollard, conseiller sp\u00e9cial de Jack Lang, l\u2019actuel pr\u00e9sident de l\u2019Institut du monde arabe \u00e0 Paris. Relativement discret aux yeux du grand public, sa biblioth\u00e8que regorge d\u2019ouvrages d\u2019art. Ses murs sont orn\u00e9s de ses photographies, car il est aussi photographe. Il nous a accord\u00e9 un entretien exclusif pour Diva International magazine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Il appelle ses photos \u00ab\u00a0Orig\u00e8nes\u00a0\u00bb, car elles repr\u00e9sentent les \u00ab\u00a0\u00eatres des origines\u00a0\u00bb qu\u2019il capte depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es sur les sites les plus vari\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion de ses voyages \u00e0 travers les continents. Mani\u00e8re pour lui de t\u00e9moigner que les hommes sont tous descendants de la nature et que la respecter c\u2019est se respecter soi-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Voici le r\u00e9cit d\u2019une rencontre avec un architecte des institutions et des activit\u00e9s artistiques et culturelles, Claude, Mollard, artisan inlassable du monde culturel contemporain.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Pendant des d\u00e9cennies, il a \u0153uvr\u00e9 pour que la cr\u00e9ation contemporaine et plus largement les pratiques culturelles entrent dans la vie quotidienne des Fran\u00e7ais et rayonnent au-del\u00e0 de nos fronti\u00e8res. Ce haut fonctionnaire est l\u2019une des figures cl\u00e9s dans la mise en place d\u2019institutions embl\u00e9matiques, telles que le Centre Pompidou ou le Mus\u00e9e des Arts d\u00e9coratifs r\u00e9nov\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970, mais aussi le CNAP, Centre national des arts plastiques, l\u2019\u00c9cole Nationale Sup\u00e9rieure de la Cr\u00e9ation Industrielle (ENSCI) et l\u2019\u00c9cole Nationale Sup\u00e9rieure de la Photographie d\u2019Arles. Il a alors entre 30 et 40 ans.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Son parcours illustre un engagement ind\u00e9fectible pour la d\u00e9mocratisation de la culture et l\u2019innovation artistique. On lui doit par exemple plusieurs centaines de commandes \u00e0 des artistes contemporains, dont la r\u00e9alisation des\u00a0<em>Colonnes de Buren<\/em>\u00a0au Palais royal. Il a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 \u00e0 la pointe des initiatives visant \u00e0 d\u00e9centraliser et d\u00e9mocratiser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture. Dans les ann\u00e9es 1980, sous son impulsion aupr\u00e8s du ministre Jack Lang, naissent les 22 fonds r\u00e9gionaux d\u2019art contemporain (FRAC) qui promeuvent une vaste irrigation de l\u2019art contemporain dans les territoires. Cette initiative est possible \u00e0 la faveur de la cr\u00e9ation des r\u00e9gions comme collectivit\u00e9s territoriales \u00e0 part enti\u00e8re et de la nouvelle politique initi\u00e9e par le ministre Jack Lang dont il est d\u00e9j\u00e0 le conseiller sp\u00e9cial. Dans les ann\u00e9es 1990 il initie la nouvelle dynamique de\u00a0<em>l\u2019ing\u00e9nierie culturelle<\/em> gr\u00e2ce \u00e0 laquelle il con\u00e7oit mus\u00e9es, centres d\u2019art, biblioth\u00e8ques, th\u00e9\u00e2tres, festivals en France et dans le monde. Au tournant du mill\u00e9naire, de 2000 \u00e0 2004, il agit, toujours aupr\u00e8s du m\u00eame Jack Lang devenu ministre de l\u2019\u00e9ducation nationale, pour concevoir et mettre en \u0153uvre le\u00a0<em>Plan de cinq ans pour les arts \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em>. Ces initiatives d\u00e9coulent de sa vision innovante et inclusive de la culture. Plus r\u00e9cemment il a orchestr\u00e9 d\u2019impressionnantes expositions \u00e0 l\u2019Institut du monde arabe, telles que\u00a0<em>l\u2019Orient-Express<\/em>\u00a0en 2014, mais aussi\u00a0<em>Jardins d\u2019Orient<\/em>, ou\u00a0<em>l\u2019\u00c9pop\u00e9e du canal de Suez<\/em>. En 2025, il d\u00e9voile le\u00a0<em>Myst\u00e8re Cl\u00e9op\u00e2tre<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Depuis 2006, Claude Mollard r\u00e9v\u00e8le au public une autre facette de ses talents : celle de photographe plasticien. Il a organis\u00e9 \u00e0 ce titre une centaine d\u2019expositions aussi bien en France qu\u2019en Europe, en Am\u00e9rique, en Afrique du Nord, ou en Asie\u2026 Un travail photographique accompagn\u00e9 par le philosophe Edgar Morin, l\u2019astrophysicien Jean-Pierre Luminet et l\u2019ancien directeur du Mus\u00e9e national d\u2019art moderne au Centre Pompidou, Jean-Hubert Martin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Il partage avec nous non seulement son expertise d\u2019organisateur, mais aussi sa cr\u00e9ativit\u00e9 d\u00e9bordante. Car il incarne la preuve que derri\u00e8re un bon innovateur culturel peut se cacher le militant d\u2019une pratique artistique. Pour ne pas dire un artiste.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Au fil de votre carri\u00e8re, quel projet vous a procur\u00e9 la plus grande satisfaction ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Ma participation active \u00e0 la conception, la r\u00e9alisation et l\u2019ouverture au public du Centre Georges Pompidou.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Question : \u00eates-vous l\u2019artisan de cette r\u00e9alisation ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019en ai \u00e9t\u00e9\u00a0<u>l\u2019un<\/u> des artisans. Il est vrai dans une fonction centrale de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, en d\u00e9pit de mon jeune \u00e2ge, entre 30 et 36 ans. Mais c\u2019est d\u2019abord une id\u00e9e de Georges Pompidou, \u00e0 laquelle j\u2019ai consacr\u00e9 ces ann\u00e9es pr\u00e9cieuses au contact d\u2019une \u00e9quipe tr\u00e8s cr\u00e9ative, innovante, inventive, entra\u00een\u00e9e par Robert Bordaz dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 le bras droit. Une opportunit\u00e9 exceptionnelle que j\u2019ai saisie \u00e0 bras le corps. Ma mission initialement administrative et financi\u00e8re s\u2019est rapidement \u00e9largie \u00e0 la coordination g\u00e9n\u00e9rale du projet. Ces sept ans ont \u00e9t\u00e9 pour moi une p\u00e9riode d\u2019apprentissage et d\u2019innovation intense : contr\u00f4le et respect du budget du premier grand projet culturel parisien du XX<\/span><sup>e\u00a0<\/sup><span style=\"color: #000000;\">si\u00e8cle, insertion d\u2019une architecture r\u00e9volutionnaire dans le c\u0153ur historique de la capitale, programmation culturelle et architecturale, programmation artistique et culturelle, communication. Nous y avons fond\u00e9 tous les m\u00e9tiers qui sont au c\u0153ur des grandes institutions artistiques et culturelles. Au d\u00e9part, nous \u00e9tions une \u00e9quipe de dix. En 1978, quand j\u2019ai quitt\u00e9 le Centre, nous \u00e9tions 1200. Les d\u00e9fis \u00e9taient consid\u00e9rables, notamment celui de dissiper les id\u00e9es re\u00e7ues et les critiques stupides. Certains voyaient dans cette architecture avant-gardiste une raffinerie de p\u00e9trole, d\u2019autres un supermarch\u00e9 de la culture\u2026 Cette exp\u00e9rience fut pour moi hors norme, peut-\u00eatre la plus enrichissante, car elle r\u00e9sonne, apr\u00e8s 50 ans, comme une \u00e9pop\u00e9e. Je publie d\u2019ailleurs \u00e0 la fin de cette ann\u00e9e, les carnets que j\u2019ai \u00e9crits jour apr\u00e8s jour et dont le titre sera\u00a0<em>l\u2019Epop\u00e9e Beaubourg.\u00a0<\/em>Une des le\u00e7ons a \u00e9t\u00e9 de savoir vivre les pol\u00e9miques et en jouer\u2026 pour les d\u00e9jouer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Et apr\u00e8s Beaubourg \u00e0 Paris, vous intervenez sur tout le territoire national ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Je passe du Centre Pompidou au minist\u00e8re de la Culture, dans son ensemble aupr\u00e8s du ministre de la Culture. L\u2019horizon s\u2019\u00e9largit consid\u00e9rablement, surtout dans une p\u00e9riode &#8211; 1981- o\u00f9 tout ou presque nous para\u00eet possible\u00a0! Je mets en \u0153uvre une grande politique en faveur des arts plastiques\u00a0: commandes pass\u00e9es par centaines sur tout le territoire, aides \u00e0 la cr\u00e9ation par des bourses, des incitations \u00e0 l\u2019\u00e9dition, des achats, des expositions, un soutien \u00e0 l\u2019installation de centres d\u2019art contemporain sur tout le territoire. La cr\u00e9ation des FRAC en 1982, r\u00e9partis \u00e0 travers les 22 r\u00e9gions de France, est une autre source de satisfaction profonde : rendre l\u2019art contemporain accessible un peu partout au plus grand nombre. Cette initiative s\u2019est souvent heurt\u00e9e aux mus\u00e9es qui, \u00e0 cette \u00e9poque, restaient frileux au regard de l\u2019art contemporain. La France ne disposait hors de Paris que de six lieux d\u2019art moderne et contemporain : les mus\u00e9es de Grenoble, Saint \u00c9tienne, Lyon, Cantini \u00e0 Marseille, Toulon et Les Sables-d\u2019Olonne. Aujourd\u2019hui, les FRAC r\u00e9unissent 35 000 \u0153uvres d\u2019art accessibles sur tout le territoire ! Il y a plus de visiteurs dans les 700 expositions annuelles des FRAC que dans celles du Centre Pompidou consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019art contemporain ! Dispers\u00e9s sur tout le territoire, ils op\u00e8rent un tr\u00e8s positif travail d\u2019initiation au plus proche des collectivit\u00e9s et des \u00e9tablissements scolaires !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Comment faire pour surmonter ces r\u00e9sistances ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces projets innovateurs ont toujours d\u00fb affronter des r\u00e9sistances et faire face \u00e0 des d\u00e9fis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Dans mon livre intitul\u00e9\u00a0<em>La Culture est un combat,<\/em> paru en 2015 aux Presses Universitaires de France, je relate cinquante r\u00e9cits, illustrant les combats que toutes ces ann\u00e9es m\u2019ont impos\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Par exemple, la r\u00e9alisation des\u00a0<em>Colonnes de Buren,\u00a0<\/em>ce projet iconique et ambitieux, m\u2019a co\u00fbt\u00e9 mon poste au minist\u00e8re de la Culture, en 1986, lorsque Fran\u00e7ois L\u00e9otard, \u00e0 la faveur de la victoire de la droite aux \u00e9lections l\u00e9gislatives, a remplac\u00e9 Jack Lang comme ministre de la culture. On n\u2019est pas toujours r\u00e9compens\u00e9 par l\u2019innovation ! Mais je suis fier de ce type de remerciement\u00a0!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Quelques mois avant l\u2019ach\u00e8vement du projet, Jack Lang, ministre, est remplac\u00e9 par Fran\u00e7ois L\u00e9otard, qui souhaite abandonner le projet pourtant presque termin\u00e9. Toute la France r\u00e9actionnaire sonne la charge contre Buren. Il me faut toute mon \u00e9nergie pour aboutir \u00e0 imposer l\u2019ach\u00e8vement du projet.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">De m\u00eame, \u00e0 Beaubourg, en 1974, apr\u00e8s la disparition de Georges Pompidou et l\u2019\u00e9lection de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing comme pr\u00e9sident de la r\u00e9publique, la construction du Centre Pompidou a failli \u00eatre stopp\u00e9e par le nouveau pr\u00e9sident. La culture est un combat si on veut qu\u2019elle aille jusqu\u2019au bout de ses avanc\u00e9es. \u00c0 maintes reprises, dans ma vie professionnelle, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 des oppositions, ruptures, d\u00e9fis qui mena\u00e7aient la concr\u00e9tisation des projets auxquels je me consacrais corps et \u00e2me, jamais seul, toujours entour\u00e9 d\u2019\u00e9quipes d\u00e9vou\u00e9es et enthousiastes, pour surmonter ces obstacles, apporter une forme de bonheur, celui du triomphe face \u00e0 des men\u00e9es r\u00e9actionnaires. Lorsque les colonnes de Buren furent achev\u00e9es, malgr\u00e9 l\u2019opposition du ministre et celle du premier ministre d\u2019alors, Jacques Chirac, Fran\u00e7ois L\u00e9otard me convoque pour me dire : \u00ab Monsieur le D\u00e9l\u00e9gu\u00e9, je ne peux plus vous maintenir \u00e0 votre poste, car vous \u00eates \u00e0 mes yeux une colonne de Buren vivante. Il est n\u00e9cessaire que nous nous s\u00e9parions. \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Au Centre Pompidou, un an apr\u00e8s son inauguration, le nouveau pr\u00e9sident d\u00e9sign\u00e9 par Giscard d\u2019Estaing me dit qu\u2019il ne peut y avoir deux capitaines \u00e0 bord. Il me laisse 24 heures pour cesser mes fonctions pr\u00e9textant que j\u2019ai trop d\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 et donc d\u2019autorit\u00e9 par rapport \u00e0 lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Je connais toutes ces petitesses humaines.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Quel est votre ressenti sur ce parcours ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019ingratitude a souvent \u00e9t\u00e9 mon lot, sauf quand j\u2019ai pris les r\u00eanes de ma propre entreprise, que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9e en 1987. Surtout j\u2019ai pu r\u00e9aliser gr\u00e2ce \u00e0 Jack Lang, \u00ab\u00a0mon complice\u00a0\u00bb, comme \u00e9crit Laurent Carpentier dans le journal le Monde (4 mars 2025) la concr\u00e9tisation de grandes r\u00e9alisations culturelles. Et le succ\u00e8s finit par triompher et la reconnaissance avec lui ! La derni\u00e8re fois que le journal Le Monde avait parl\u00e9 d\u2019ing\u00e9nierie culturelle c\u2019\u00e9tait le 4 juillet 1986, quatre jours apr\u00e8s mon d\u00e9part du minist\u00e8re quand j\u2019annon\u00e7ais la cr\u00e9ation de mon entreprise<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>De quelle entreprise parlez-vous ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019agence d\u2019ing\u00e9nierie culturelle, appel\u00e9e ABCD, que j\u2019ai invent\u00e9e et cr\u00e9\u00e9e en 1986 sur la base de ce concept avait mission de concevoir et r\u00e9aliser aussi bien des investissements culturels que des manifestations artistiques et culturelles dans les r\u00e9gions de France ou des pays \u00e9trangers. L\u2019ing\u00e9nierie culturelle \u00e9tait en 1986 un concept totalement nouveau dont je suis particuli\u00e8rement fier car il a prosp\u00e9r\u00e9. Les agences de ce type existent aujourd\u2019hui par dizaines. Je suis heureux que l\u2019on reconnaisse aujourd\u2019hui le caract\u00e8re visionnaire de ce que j\u2019entreprenais.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">ABCD signifiait le B, A, BA des projets culturels, mais aussi\u00a0: Arts, Budget, Communication, D\u00e9veloppement, ce qui est plus fondamental. Elle fondait tous les projets de conception et r\u00e9alisation de projets culturels sur des id\u00e9es innovantes avec toujours une part fondamentale de cr\u00e9ation artistique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Apr\u00e8s dix ans de projets con\u00e7us et aboutis, je suis retourn\u00e9 \u00e0 la Cour des comptes, mon corps d\u2019origine. Je voulais \u00e9crire sur la politique culturelle. J\u2019ai publi\u00e9 en 1999 :\u00a0<em>Le cinqui\u00e8me pouvoir, la culture et l\u2019Etat de Malraux \u00e0 Lang.\u00a0<\/em>Pr\u00e8s de 700 pages !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Pouvez-vous nous \u00e9clairer sur ce concept ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019ing\u00e9nierie culturelle c\u2019est l\u2019art et la mani\u00e8re de donner vie \u00e0 des projets culturels, r\u00e9pondant aux attentes d\u2019usagers, en veillant \u00e0 ma\u00eetriser les co\u00fbts, tout en visant une qualit\u00e9 irr\u00e9prochable : mus\u00e9es, salles de spectacle, biblioth\u00e8ques, centres d\u2019art peuvent ainsi voir le jour en collant \u00e0 la cr\u00e9ation artistique la plus contemporaine et en r\u00e9pondant aux attentes des publics. Mon action s\u2019est inscrite principalement dans la dynamique de la d\u00e9centralisation artistique en France. Dans cette logique, la culture n\u2019est plus la \u00ab\u00a0folle du logis\u00a0\u00bb, ni une partie de plaisir avec une belle danseuse\u00a0! Apr\u00e8s sept ans d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la cr\u00e9ation du Centre Pompidou, le centre culturel polyvalent le plus vaste et le plus fr\u00e9quent\u00e9 du territoire fran\u00e7ais, je poursuis le d\u00e9veloppement culturel dans les r\u00e9gions que j\u2019avais engag\u00e9 aupr\u00e8s de Jack Lang, notamment \u00e0 travers les FRAC. Cela avait d\u2019autant plus de sens pour moi que je suis un enfant des territoires, n\u00e9 \u00e0 Chamb\u00e9ry, form\u00e9 \u00e0 Saint Etienne et Lyon, avant d\u2019int\u00e9grer l\u2019\u00e9cole nationale d\u2019administration \u00e0 Paris. Et malgr\u00e9 mes ann\u00e9es parisiennes, j\u2019ai conserv\u00e9 une forte attache pour ma r\u00e9gion natale. J\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019art contemporain durant mes \u00e9tudes secondaires \u00e0 Saint Etienne, gr\u00e2ce \u00e0 un conservateur de mus\u00e9e passionn\u00e9 et passionnant. Il n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 pr\u00e9senter des \u0153uvres avant-gardistes. J\u2019y ai d\u00e9couvert Mondrian \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 15 ans. La d\u00e9centralisation artistique passait par la cr\u00e9ation des centres d\u2019art, des FRAC, l\u2019ouverture des mus\u00e9es \u00e0 l\u2019art contemporain, sans oublier l\u2019int\u00e9gration des pratiques artistiques au sein des \u00e9tablissements scolaires. Dans les ann\u00e9es Beaubourg, j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 avec Danielle Giraudy, le premier grand atelier des enfants d\u2019un mus\u00e9e anim\u00e9 par des artistes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Beaubourg vous a donc servi de plate-forme d\u2019essai pour votre action en faveur de l\u2019\u00e9ducation artistique et culturelle ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">En effet, l\u2019atelier des enfants de Beaubourg a \u00e9t\u00e9 une vraie plate-forme exp\u00e9rimentale de collaboration des artistes et des enseignants dans ce qu\u2019on n\u2019appelait pas encore l\u2019EAC, l\u2019\u00e9ducation artistique et culturelle. Et dans les ann\u00e9es 2000, dans le lancement du Plan de cinq ans pour les arts \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019ai poursuivi et amplifi\u00e9 cette initiative en invitant les artistes dans les salles de classe, \u00e9coles primaires, coll\u00e8ges, ou lyc\u00e9es. Jack Lang voulait faire la r\u00e9volution dans ce domaine. Je l\u2019ai faite. J\u2019ai permis la r\u00e9alisation en 2003, avec une cinquantaine de collaborateurs, 40 000 classes consacr\u00e9es \u00e0 des projets artistiques et culturels d\u2019une ann\u00e9e : les classe \u00e0 PAC, \u00ab\u00a0projets artistiques et culturels\u00a0\u00bb. Ces classes accueillaient divers intervenants artistiques, tels que plasticiens, com\u00e9diens, musiciens ou photographes, etc. qui d\u00e9veloppaient avec le concours des enseignants, une p\u00e9dagogie de projet innovante. L\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau ministre en 2003, \u00e0 la faveur de nouvelles \u00e9lections, a interrompu mon action. Le nouveau ministre, Luc Ferry, me fait part de sa pens\u00e9e philosophique avec une pointe de fiert\u00e9 : \u00ab je suis n\u00e9o-platonicien, et dans <em>la R\u00e9publique<\/em> de Platon les artistes sont consid\u00e9r\u00e9s comme des perturbateurs de l\u2019ordre social et ils sont bannis !\u00a0\u00bb Avec fermet\u00e9, il m\u2019interdit l\u2019acc\u00e8s des artistes au sein des \u00e9tablissements scolaires. Quelques mois plus tard, je quitte le minist\u00e8re de l\u2019Education nationale. Le Plan lanc\u00e9 avec succ\u00e8s est abandonn\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Question : comment expliquer cette aversion manifeste envers la culture ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Il n\u2019\u00e9tait pas tant hostile \u00e0 la culture que r\u00e9fractaire aux pratiques artistiques en milieu scolaire. Il pensait que depuis Picasso l\u2019art \u00e9tait d\u00e9cadent ! Un vrai r\u00e9actionnaire en art, comme il l\u2019a t\u00e9moign\u00e9 dans quelques ouvrages r\u00e9trogrades\u00a0! Pour lui, mais il n\u2019est pas le seul, l\u2019Education nationale doit privil\u00e9gier une approche historiciste des arts et de la culture. Il rel\u00e8gue la pratique des arts aux \u00e9coles des beaux-arts, sous l\u2019\u00e9gide du minist\u00e8re de la Culture. L\u2019\u00e9ducation doit alors se contenter d\u2019apprendre l\u2019histoire des arts, la critique des arts, l\u2019art de regarder sans toucher ! Mon combat a toujours \u00e9t\u00e9 de cr\u00e9er un pont entre ces deux minist\u00e8res. Lorsque Jack Lang \u00e9tait ministre de l\u2019\u00e9ducation nationale de 2000 \u00e0 2002, les cabinets des deux minist\u00e8res agissaient en liaison quasi-quotidienne. On ne peut ni ne doit s\u00e9parer l\u2019histoire de l\u2019art et les pratiques artistiques. Ce sont les deux faces d\u2019une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. Pour apprendre les arts il faut mettre la main \u00e0 la p\u00e2te dans tous les sens du mot !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Revenons sur ce concept d\u2019ing\u00e9nierie culturel que vous avez initi\u00e9\u2026<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019ai en effet initi\u00e9 cette innovation en 1986. J\u2019ai alors propos\u00e9 \u00e0 Fran\u00e7ois L\u00e9otard de cr\u00e9er une filiale du minist\u00e8re de la Culture au moyen d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conomie mixte \u00e0 laquelle la Caisse des d\u00e9p\u00f4ts et consignations \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 participer. Le tr\u00e8s lib\u00e9ral Fran\u00e7ois L\u00e9onard s\u2019est alors r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9tatiste. Son lib\u00e9ralisme \u00e9tait plus une arme politique qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9. Une occasion a \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9e. J\u2019ai finalement cr\u00e9\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e avec la Caisse des d\u00e9p\u00f4ts, mais aussi d\u2019autres banques et des amis passionn\u00e9s comme Dina Vierny, Adrien Maeght et Denise Durand Ruel. Cette mani\u00e8re de concevoir et d\u2019agir dans le champ culturel a d\u2019ailleurs fait l\u2019objet de plusieurs publications, dont un livre de la collection\u00a0<em>Que sais-je ?<\/em> qui en est aujourd\u2019hui \u00e0 sa sixi\u00e8me \u00e9dition et qui est largement diffus\u00e9 aupr\u00e8s des \u00e9tudiants. Ce livre d\u00e9taille comment le d\u00e9veloppement culturel ne prend sens que si s\u2019\u00e9tablit un dialogue entre les cr\u00e9ateurs et leur public : passionn\u00e9 ou indiff\u00e9rent, actif ou passif, auditeur ou spectateur. L\u2019\u00e9veil \u00e0 cette dynamique doit s\u2019amorcer d\u00e8s le plus \u00e2ge. Je pense notamment au mod\u00e8le su\u00e9dois, que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 sur place, et o\u00f9 architecture et design font partie int\u00e9grante du cursus scolaire g\u00e9n\u00e9ral. L\u2019ing\u00e9nierie culturelle vise \u00e0 instaurer dans le champ des arts une m\u00e9thodologie rigoureuse et ouverte : tout projet est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par une \u00e9tude attentive des attentes du public et des volont\u00e9s du commanditaire, car ce sont eux qui guident nos d\u00e9cisions. Les d\u00e9sirs exprim\u00e9s sont parfois modestes ou tr\u00e8s sp\u00e9cifiques. Les \u00e9couter et les entendre est primordial. Et si silence il y a, nous mettons en place des ateliers pour d\u00e9crypter et accompagner l\u2019expression des besoins des citoyens. Ce travail pr\u00e9liminaire constitue ce que nous appelons un \u00ab audit culturel \u00bb, d\u00e9marche que j\u2019ai appliqu\u00e9e aussi bien pour des villes, des d\u00e9partements ou des r\u00e9gions que pour un \u00c9tat comme le Zimbabwe, o\u00f9 j\u2019ai lanc\u00e9 le projet de Multim\u00e9dia cultural Center \u00e0 Harare, en 1996. Dans le cadre de nos \u00e9tudes, nous explorons la dynamique sociale en rencontrant les personnes, groupes et institutions concern\u00e9es. Nous nous effor\u00e7ons de comprendre l\u2019origine et la nature des besoins et des comportements. On en d\u00e9duit l\u2019expression d\u2019une demande qui, \u00e0 son tour, nourrit une offre culturelle qu\u2019elle soit le fruit d\u2019initiative politique ou qu\u2019elle \u00e9mane d\u2019organisme ind\u00e9pendant. Ce travail pr\u00e9liminaire est essentiel. Il s\u2019apparente \u00e0 une m\u00e9thodologie tr\u00e8s particuli\u00e8re. Il pr\u00e9c\u00e8de ce que l\u2019on nomme la conception d\u2019un programme : peut-\u00eatre un projet d\u2019investissement ou encore l\u2019organisation d\u2019un \u00e9v\u00e9nement temporaire. En cas d\u2019investissement, se r\u00e9v\u00e8le la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir un programme structur\u00e9, car les enjeux financiers, culturels, voire politiques sont importants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Apr\u00e8s avoir consacr\u00e9 le temps n\u00e9cessaire \u00e0 une analyse approfondie pendant des mois, parfois des ann\u00e9es, nous aboutissons au programme qui d\u00e9finit les champs et caract\u00e9ristiques de responsabilit\u00e9 pour chacun des diff\u00e9rents acteurs concern\u00e9s. Pour \u00e9laborer cette m\u00e9thodologie, je me suis inspir\u00e9 de celle employ\u00e9e lors de la cr\u00e9ation du Centre Pompidou. Elle a prouv\u00e9 son efficacit\u00e9 et sa pertinence. La preuve\u00a0: en 1970 au moment de l\u2019\u00e9laboration du programme, on ne savait plus avec certitude ce que seraient les pratiques culturelles de demain. Mai 68 avait exprim\u00e9 une grande mutation \u00e0 venir. De ce fait, l\u2019architecture du Centre permettant de grands espaces modulables \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur permettait d\u2019apporter de la souplesse face \u00e0 cette interrogation. C\u2019est une des raisons de son succ\u00e8s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>En quoi Beaubourg a-t-il \u00e9t\u00e9 un mod\u00e8le ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Afin de mieux conna\u00eetre les lieux embl\u00e9matiques de la culture contemporaine, nous avions entrepris en 1970, 1971, un p\u00e9riple international. Notre objectif ? Identifier les centres d\u2019art, les mus\u00e9es et les biblioth\u00e8ques qui faisaient r\u00e9f\u00e9rence dans le monde. Aujourd\u2019hui on appelle cela\u00a0<em>benchmark<\/em>\u00a0: c\u2019est la m\u00eame chose en plus p\u00e9dant. Parmi ces r\u00e9f\u00e9rences o\u00f9 puiser des sources d\u2019inspiration, figurait la Kultur Huset, ou maison de la culture de Stockholm, une institution alors fra\u00eechement inaugur\u00e9e. Nous avons aussi visit\u00e9 l\u2019embl\u00e9matique op\u00e9ra de Sydney en Australie, ainsi que la biblioth\u00e8que de Birmingham en Angleterre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette v\u00e9ritable exploration \u00e0 travers le monde nous a permis d\u2019\u00e9tablir l\u2019inventaire le plus r\u00e9cent des r\u00e9alisations marquantes et des pratiques exemplaires dans le domaine des \u00e9quipements culturels.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 travers ces d\u00e9couvertes, et bien d\u2019autres param\u00e8tres sur des prospectives de l\u2019avenir, nous avons pu d\u00e9finir plus pr\u00e9cis\u00e9ment les responsabilit\u00e9s des diff\u00e9rents acteurs du projet Beaubourg. Il en a r\u00e9sult\u00e9 un programme, puis un concours d\u2019architecture, puis le choix du projet par un jury international, et enfin la mise en place d\u2019un \u00e9tablissement public, constructeur que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 en 1972. Ce type d\u2019\u00e9tablissement public a \u00e9t\u00e9 le mod\u00e8le utilis\u00e9 par la suite pour tous les grands projets culturels : Mus\u00e9e d\u2019Orsay, Cit\u00e9 de la Villette, Grand Louvre, Biblioth\u00e8que nationale de France, etc. L\u00e0 encore l\u2019ouverture d\u2019une perspective visionnaire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>S\u2019agit-il d\u2019une m\u00e9thode unificatrice ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Elle ob\u00e9it \u00e0 des r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales. Mais chaque projet est particulier. Pour la conception et la r\u00e9alisation d\u2019un mus\u00e9e, la d\u00e9marche doit bien r\u00e9pondre aux sp\u00e9cificit\u00e9s des collections, du type de m\u00e9diation choisi, aux cat\u00e9gories de public cibl\u00e9. L\u2019ing\u00e9nierie mus\u00e9ale, \u00e0 laquelle je me suis principalement consacr\u00e9, se r\u00e9v\u00e8le tel un prisme aux multiples facettes. J\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 ce processus dans l\u2019ouvrage intitul\u00e9\u00a0<em>L\u2019art, de concevoir et de g\u00e9rer un mus\u00e9e<\/em>, (\u00e9ditions du Moniteur, 2015) fruit d\u2019une collaboration \u00e9troite avec Laurent Le Bon, \u00e9minent conservateur de mus\u00e9es, devenu pr\u00e9sident du Centre Pompidou. Cet ouvrage d\u00e9taille les m\u00e9thodologies \u00e9prouv\u00e9es des \u00e9tudes pr\u00e9paratoires n\u00e9cessaires dans les process incarnant l\u2019excellence de l\u2019ing\u00e9nierie culturelle d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation et \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement des mus\u00e9es. On devrait faire de m\u00eame pour les salles de spectacles.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Gr\u00e2ce \u00e0 votre engagement sans faille, cette m\u00e9thodologie n\u2019est-elle pas d\u00e9sormais une sp\u00e9cialit\u00e9 reconnue au sein de l\u2019universit\u00e9 ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Lorsque j\u2019ai lanc\u00e9 le concept de l\u2019ing\u00e9nierie culturelle en 1986 et que je l\u2019ai mis en \u0153uvre, je me suis senti un peu seul. J\u2019ai en m\u00eame temps cr\u00e9\u00e9 une \u00e9cole. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 aussi la premi\u00e8re de ce type \u00a0:\u00a0<em>l\u2019Institut sup\u00e9rieur de management culturel, ISMC (1986-2000)<\/em>. J\u2019ai d\u00fb batailler pour faire reconna\u00eetre cette \u00e9cole au niveau des dipl\u00f4mes d\u2019ing\u00e9nieurs. Aujourd\u2019hui le concept a fait flor\u00e8s. Il s\u2019agit non seulement de d\u00e9velopper les contenus de la conception et r\u00e9alisation culturelle, mais aussi, et c\u2019est essentiel, d\u2019\u00e9tablir une m\u00e9diation avec le public. Notre objectif ? Permettre que chacun puisse acc\u00e9der aux tr\u00e9sors artistiques expos\u00e9s. Bref contribuer \u00e0 la d\u00e9mocratisation de la culture. C\u2019est tout l\u2019enjeu. Aujourd\u2019hui l\u2019ing\u00e9nierie et le management culturels sont enseign\u00e9s dans toutes les universit\u00e9s !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Comment mettez-vous en \u0153uvre ces m\u00e9thodes pour d\u00e9velopper le mus\u00e9e de l\u2019Institut du monde arabe ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Notre mus\u00e9e embrasse l\u2019histoire artistique du monde arabe des origines jusqu\u2019\u00e0 nos jours. Il s\u2019affirme comme un espace la\u00efque, ce n\u2019est pas un sanctuaire d\u00e9di\u00e9 au seul art islamique, il est harmonieusement ouvert \u00e0 toutes les traditions et notamment les trois grandes religions monoth\u00e9istes. La m\u00e9diation culturelle est fondamentale et 60 % du public est constitu\u00e9 d\u2019\u00e9coliers. Priorit\u00e9 est \u00e9videmment donn\u00e9e aux jeunes issus de familles ayant des racines arabes, et sp\u00e9cialement des origines maghr\u00e9bines. Des enfants dont les grands-parents ou parents ont \u00e9migr\u00e9 en France, ma\u00eetrisent la langue fran\u00e7aise, tout en conservant un lien avec l\u2019arabe qui est la deuxi\u00e8me langue de France. M\u00eame si le fil qui les relie \u00e0 leurs origines maghr\u00e9bines finit peu \u00e0 peu \u00e0 s\u2019amincir. La nation fran\u00e7aise se nourrit depuis des mill\u00e9naires de ces affluents issus du monde. C\u2019est ce qui fonde son universalit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces jeunes trouvent au sein de notre institution une boussole culturelle. Le mus\u00e9e leur offre une plong\u00e9e dans l\u2019univers philosophique du monde arabe : ses sources, son \u00e9volution historique et ses interactions complexes avec d\u2019autres puissances, comme l\u2019empire ottoman. Un empire qui a jadis embrass\u00e9 cette r\u00e9gion avant de se r\u00e9tracter sous l\u2019influence de puissances europ\u00e9ennes comme la France et la Grande-Bretagne. Un mus\u00e9e qui parle aussi de la colonisation et de toutes ses cons\u00e9quences. Chaque visite devient ainsi une odyss\u00e9e temporelle qui enrichit la compr\u00e9hension d\u2019un h\u00e9ritage inestimable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Dans cette optique, le mus\u00e9e d\u00e9di\u00e9 au monde arabe ne saurait se contenter d\u2019exposer passivement ses \u0153uvres. Gr\u00e2ce \u00e0 la donation Lemand son ouverture \u00e0 l\u2019art moderne et contemporain va permettre de le parachever. Une m\u00e9diation approfondie s\u2019impose pour insuffler vie et sens \u00e0 la collection pr\u00e9sent\u00e9e. Il s\u2019agit de concevoir une vision, un projet, puis par le biais de m\u00e9thodes concr\u00e8tes et ing\u00e9nieuses, d\u2019assurer sa bonne r\u00e9sonance aupr\u00e8s du public. La politique culturelle contribue \u00e0 unifier la nation fran\u00e7aise, riche en diversit\u00e9 mais riche-et parfois fragile-de ses diff\u00e9rences. L\u2019action d\u2019un mus\u00e9e comme celui de l\u2019IMA refl\u00e8te un engagement profond envers notre patrimoine commun que chaque acteur m\u00e9rite et transmet aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations. La diversit\u00e9 contribue aux rapprochements et au rayonnement. Ceux qui parlent d\u2019identit\u00e9 nationale oublient trop souvent que la France est celle de Fran\u00e7ois Ier qui reconna\u00eet la langue arabe au Coll\u00e8ge de France, celle d\u2019Henri IV r\u00e9conciliant catholiques et protestants ou de De Gaulle mettant fin \u00e0 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Cette France a toujours port\u00e9 en elle des universaux qui garantissent les valeurs de la R\u00e9publique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Mais n\u2019est-ce pas ce que l\u2019on attend de l\u2019\u00e9cole ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Oui et c\u2019est pourquoi nous accueillons tant de groupes scolaires. Les pratiques artistiques et culturelles agissent comme un liant au sein de notre soci\u00e9t\u00e9. Il est essentiel. Et on retrouve l\u2019importance de l\u2019EAC.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Face aux incessantes m\u00e9tamorphoses de notre \u00e9poque : innovations culturelles, \u00e9volution des formes d\u2019expression, r\u00f4le critique et d\u00e9formant des r\u00e9seaux sociaux, retour r\u00e9cent et d\u00e9sastreux \u00e0 la logique internationale des empires fond\u00e9s sur l\u2019affrontement d\u2019imp\u00e9rialismes, il s\u2019av\u00e8re imp\u00e9ratif de trouver des m\u00e9thodologies pour pr\u00e9server et renouveler notre h\u00e9ritage. Comment y parvenir demeure une question \u00e9minemment complexe. Cette qu\u00eate touche en effet \u00e0 de nombreuses sph\u00e8res de notre existence : l\u2019influence de nos origines, nos pratiques de l\u2019amour, nos formes d\u2019exercice de la libert\u00e9, notre vie sociale, professionnelle, familiale, la maladie, la mort\u2026 Cela passe par la politique, la philosophie et le tissu m\u00eame de notre coexistence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019engagement dans une pratique artistique enrichit consid\u00e9rablement cette qu\u00eate.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour moi, par exemple, c\u2019est le r\u00f4le de la photographie. Une pratique devenue un art qui m\u2019accompagne depuis longtemps. Je ne l\u2019ai rendu public que depuis peu. Aujourd\u2019hui puisque mon r\u00f4le professionnel s\u2019est distanci\u00e9 de l\u2019exercice de fonctions op\u00e9rationnelles de direction, je peux m\u2019exprimer librement sur le terrain artistique et litt\u00e9raire. Mon travail \u00e0 l\u2019Institut du monde arabe consiste en effet \u00e0 conseiller, rencontrer, faciliter les \u00e9changes et insuffler des id\u00e9es : voil\u00e0 qui est compatible avec une contribution \u00e0 la cr\u00e9ation dans le champ artistique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Ainsi je peux m\u2019adonner \u00e0 ma passion photographique en int\u00e9grant ce qui est aussi une mission : capturer l\u2019essence m\u00eame de notre relation avec la terre-m\u00e8re. \u00c0 travers l\u2019objectif photographique, je cherche \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la fragilit\u00e9 de notre plan\u00e8te et la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de la ch\u00e9rir. Comme elle le fait avec nous, qui sommes ses enfants \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Mon travail photographique, comme\u00a0<em>le Cri de la terre<\/em>, expos\u00e9 \u00e0 Paris (\u00e9dition de l\u2019Harmattan, 2023-2024), en est un t\u00e9moignage \u00e9loquent. Avec 300 clich\u00e9s, s\u00e9lectionn\u00e9s parmi des milliers r\u00e9partis sur vingt pays et cinq continents, j\u2019ai illustr\u00e9 ce constat universel : partout notre terre g\u00e9mit et proteste sous le poids de nos actions irresponsables et invraisemblables. Ces cris naissent dans arbres et feuillages, roches et sables, o\u00f9 je capte des visages de d\u00e9tresse. Je ne cr\u00e9e pas ces sc\u00e8nes. Elles sont le reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 tangible. Certaines images parlent d\u2019elle-m\u00eame, elles hurlent leur d\u00e9tresse. Telle est l\u2019essence m\u00eame de ma d\u00e9marche artistique, tr\u00e8s diff\u00e9rente \u00e9videment de celle que j\u2019ai pu exercer \u00e0 la t\u00eate de grandes institutions culturelles. Je m\u2019inscris ainsi sur le terrain artistique dans la perspective du cr\u00e9ateur, face \u00e0 son \u0153uvre et \u00e0 ceux qui la jugent, l\u2019aiment ou la rejettent. On doute un peu trop en France, et c\u2019est un signe de conservatisme ou de corporatisme, qu\u2019une m\u00eame personne puisse exercer dans sa vie plusieurs m\u00e9tiers, fonctions, ou responsabilit\u00e9s diff\u00e9rentes. Or, c\u2019est pourtant extr\u00eamement f\u00e9cond. Je pense en particulier que l\u2019on devrait beaucoup plus faire appel dans l\u2019enseignement \u00e0 des professionnels qui ne soient pas institutionnellement des enseignants. J\u2019ai enseign\u00e9 toute ma vie sans jamais avoir fait carri\u00e8re d\u2019enseignant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>La t\u00e2che n\u2019est-elle pas complexe ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">En effet. En France, particuli\u00e8rement, il est mal consid\u00e9r\u00e9 de cumuler les casquettes de management culturel et d\u2019artiste. Le manager g\u00e8re et l\u2019artiste cr\u00e9e ! Les deux fonctions seraient incompatibles ! Je m\u2019\u00e9vertue \u00e0 d\u00e9montrer que ces deux r\u00f4les ne sont pas n\u00e9cessairement \u00e9trangers l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Ma vision artistique et ma sensibilit\u00e9 influencent mes d\u00e9cisions de manager. La connexion avec la nature est pour moi essentielle &#8211; raison pour laquelle je me suis tourn\u00e9 vers la photographie. \u00c0 travers mes clich\u00e9s, tr\u00e8s connect\u00e9s au quotidien, j\u2019aspire \u00e0 \u00eatre partenaire de l\u2019urgence environnementale. C\u2019est pourquoi j\u2019\u00e9tais si proche de Frans Krajcberg, artiste de la nature qui militait aussi pour la sauvegarde de la plan\u00e8te. C\u2019est dans cet esprit que j\u2019ai fond\u00e9\u00a0<em>l\u2019Espace Krajcberg <\/em>(2003),\u00a0un espace parisien de 150 m\u00b2 d\u00e9di\u00e9 \u00e0 un artiste aux origines fran\u00e7aises, polonaises et br\u00e9siliennes qui fut mon ami, pionnier dans la relation \u00e9troite de l\u2019art \u00e0 la nature et vice et versa.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Parlez-nous un peu de Krajcberg<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Il int\u00e9grait des \u00e9l\u00e9ments organiques comme des plantes ou des feuillages dans ses \u0153uvres\u2026 il m\u00e9tissait des troncs et branches d\u2019arbres br\u00fbl\u00e9s pour en faire des sculptures. Lorsque les\u00a0<em>Nouveaux r\u00e9alistes<\/em>\u00a0fran\u00e7ais des ann\u00e9es 1960 se focalisaient sur l\u2019accumulation d\u2019affiches ou d\u2019objets industriels-C\u00e9sar ou Arman- Krajcberg accumulait pierres ou cristaux de roche sur des panneaux. Il a su fusionner l\u2019art et la nature en cr\u00e9ant des sculptures \u00e0 partir des arbres calcin\u00e9s de l\u2019Amazonie. Par ce geste, il cherchait \u00e0 faire \u0153uvre nouvelle et \u00e0 braquer les projecteurs sur les drames environnementaux qui secouaient cette r\u00e9gion du globe. De l\u00e0, une \u0153uvre progressiste et militante. Il habitait dans une demeure perch\u00e9e au sommet d\u2019un arbre s\u00e9culaire, situ\u00e9e \u00e0 Nova Vi\u00e7osa, dans l\u2019\u00c9tat de Bahia au Br\u00e9sil. De cette hauteur, face \u00e0 la mer, il lan\u00e7ait un cri alarmiste sur l\u2019urgence climatique. Un message port\u00e9 par son Art. Son talent a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en France comme au Br\u00e9sil, mais aussi dans le monde entier, au Japon, \u00e0 la Biennale de Venise o\u00f9 il a re\u00e7u un prix en 1961. Sa notori\u00e9t\u00e9 est devenue mondiale. Afin d\u2019honorer son parcours singulier, j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 sa biographie (<em>La travers\u00e9e du feu<\/em>, 2005). Je voulais m\u2019associer \u00e0 ses perspectives visionnaires de la cr\u00e9ation artistique.\u00a0 Il est le premier artiste \u00e0 avoir aussi profond\u00e9ment associ\u00e9 l\u2019art et la nature. Le <em>Manifeste du Naturalisme int\u00e9gral<\/em> qu\u2019il a publi\u00e9 avec Pierre Restany en 1978 est r\u00e9volutionnaire. J\u2019ai publi\u00e9 avec lui en 2010 <em>Le nouveau Manifeste du Naturalisme int\u00e9gral<\/em>\u00a0(2013, Crit\u00e8res \u00e9ditions) Cette amiti\u00e9 m\u2019a conduit \u00e0 sillonner avec lui le Br\u00e9sil sous toutes les latitudes, arm\u00e9 de mon appareil photo. Ce pays offre un cadre particuli\u00e8rement photog\u00e9nique. Je me suis immerg\u00e9 dans ses paysages pour capturer dans leur luxuriance et multiplicit\u00e9 des formes naturelles, l\u2019essence m\u00eame de mon art, qui accompagnait sa vision du monde. Il admirait mes photos et m\u2019encourageait \u00e0 les montrer. C\u2019est largement gr\u00e2ce \u00e0 lui que j\u2019ai emprunt\u00e9 cette voie artistique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Elle a pris consistance au Br\u00e9sil, avec la naissance des\u00a0<em>Orig\u00e8nes<\/em>, mes photos de\u00a0<em>visages d\u2019avant les dieux<\/em>, comme \u00e9crit Christine Buci Glucksmann. (<em>Orig\u00e8nes, les visages d\u2019avant les dieux,<\/em>\u00a0Le cercle d\u2019art, 2006) J\u2019ai expos\u00e9 mes photos \u00e0 Rio au Jardin botanique, et Sao Paulo.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Pouvez-vous nous parler de votre collaboration et des projets que vous avez men\u00e9s ensemble, notamment en mati\u00e8re d\u2019exposition.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Notre collaboration s\u2019est forg\u00e9e de mani\u00e8re renouvel\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion de nos expositions respectives. Je l\u2019ai rencontr\u00e9 en 1975, alors qu\u2019il \u00e9tait le premier artiste \u00e0 \u00eatre expos\u00e9 sous le label du\u00a0<em>Centre national d\u2019art et de culture Georges Pompidou<\/em>, au moment de sa pr\u00e9figuration, avant m\u00eame que ses travaux ne soient achev\u00e9s. Le Centre faisait alors des prouesses en organisant ses futures expositions dans des lieux embl\u00e9matiques comme le Grand Palais et le Centre national d\u2019art contemporain, CNAC, cr\u00e9\u00e9 par Malraux et install\u00e9 rue Berryer. Les conservateurs du Centre Pompidou se faisaient ainsi la main avant l\u2019ouverture. Le premier catalogue, publi\u00e9 sous le label Centre Georges Pompidou est celui de Frans Krajcberg au printemps 1975, rue Berryer. Cette exposition Krajcberg faisait une place \u00e0 un artiste pratiquement inconnu \u00e0 cette \u00e9poque en France. Cette exposition voulue par Blaise Gautier et Pierre Restany pr\u00e9figurait ce qui se ferait cinquante ans plus tard dans les relations entre cr\u00e9ation artistique et r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nature, devenant un \u00e9l\u00e9ment de la production de l\u2019\u0153uvre d\u2019art. C\u2019est ainsi que Frans et moi sommes aussit\u00f4t devenus amis. En 1975, la crise environnementale commen\u00e7ait tout juste \u00e0 \u00e9merger dans les consciences. \u00c0 cette \u00e9poque, l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019un minist\u00e8re de l\u2019environnement \u00e9tait encore t\u00e2tonnante. Ce qui est fascinant chez les artistes, c\u2019est leur capacit\u00e9 \u00e0 pressentir les changements du monde avant les autres. L\u00e0 se trouve leur force. Ce sont des proph\u00e8tes. Voil\u00e0 pourquoi les d\u00e9cisions culturelles, qu\u2019il s\u2019agisse de la cr\u00e9ation d\u2019un mus\u00e9e, d\u2019une biblioth\u00e8que ou d\u2019un festival, gagne en v\u00e9rit\u00e9 lorsqu\u2019elles s\u2019impr\u00e8gnent d\u2019abord de visions artistiques. Consid\u00e9rer les artistes comme de simples b\u00e9n\u00e9ficiaires de subventions est non seulement r\u00e9ducteur, mais absurde\u2026 C\u2019est m\u00eame infantile. L\u2019approche judicieuse est plut\u00f4t de solliciter leur contribution : \u00ab Pr\u00eatez-nous \u00a0vos id\u00e9es\u2026 Quelle direction devons-nous engager avec vous ? \u00bb. Il est essentiel qu\u2019ils participent activement aux r\u00e9flexions sur nos actions culturelles. C\u2019est pour cela que je conjugue moi-m\u00eame mes deux r\u00f4les d\u2019artiste et de manager.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Toutefois, cette double casquette ne va pas sans difficult\u00e9. Les artistes me consid\u00e8rent encore comme un de leurs \u00ab\u00a0bienfaiteurs\u00a0\u00bb, plus que l\u2019un de leurs cong\u00e9n\u00e8res ! Et les managers peuvent me consid\u00e9rer comme un \u00ab\u00a0imposteur\u00a0\u00bb !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Comment arriver \u00e0 \u00eatre \u00e0 la fois haut fonctionnaire et artiste ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Face \u00e0 cette ambigu\u00eft\u00e9 fran\u00e7aise (nul n\u2019est proph\u00e8te en son pays) je choisis souvent d\u2019exposer mon travail \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou le regard port\u00e9 sur ma d\u00e9marche est diff\u00e9rent. J\u2019ai d\u2019ailleurs plus expos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger qu\u2019en France. C\u2019est ce que des artistes fran\u00e7ais comme Anne et Patrick Poirier m\u2019ont souvent expliqu\u00e9 : ils ont expos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger avant d\u2019\u00eatre reconnus en France. Ce chemin sem\u00e9 d\u2019emb\u00fbches reste pour moi une voie incontournable pour allier ces deux univers compl\u00e9mentaires qui me passionnent tout autant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Heureusement il y a des pr\u00e9c\u00e9dents \u00e0 de tels partages : Claudel \u00e0 la fois diplomate et \u00e9crivain de th\u00e9\u00e2tre, Saint John-Perse diplomate et po\u00e8te\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Quand j\u2019ai pris ma retraite de la Cour des comptes en 2010, j\u2019ai os\u00e9 accrocher une dizaine de mes photos de grands formats dans les couloirs de la noble institution ! Mes coll\u00e8gues ont contribu\u00e9 \u00e0 cette pr\u00e9sentation en m\u2019offrant des formations au logiciel Photoshop ! J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 les convaincre de la l\u00e9gitimit\u00e9 de cette dualit\u00e9. Je me r\u00e9f\u00e8re parfois \u00e0 un pr\u00e9c\u00e9dent incarn\u00e9 par l\u2019un de mes illustres pr\u00e9d\u00e9cesseurs \u00e0 la Cour des comptes : Pierre Moinot, \u00e0 la fois procureur g\u00e9n\u00e9ral de la Cour et membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise pour son \u0153uvre de romancier. Un travail qui n\u2019est pas sans parent\u00e9 avec celui d\u2019artiste plasticien ! Dans son esprit en tous les cas. Seuls les technocrates bannissent de telles alliances pourtant tr\u00e8s prosp\u00e8res.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, mon parcours artistique s\u2019est mat\u00e9rialis\u00e9 par la r\u00e9alisation d\u2019expositions dans des villes d\u2019envergure internationale telles que Rio, et Sao Paulo au Br\u00e9sil, Lima au P\u00e9rou, ainsi que dans des villes europ\u00e9ennes, notamment Bruxelles, Karlsruhe, Mayence, Ath\u00e8nes, Rome et Naples. Mon travail a travers\u00e9 les fronti\u00e8res asiatiques avec des escales \u00e0 Singapour. J\u2019ai aussi expos\u00e9 \u00e0 Marrakech et Beyrouth. En France, mon exposition \u00e0 la Maison europ\u00e9enne de la photographie (MEP) en 2017 a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement remarqu\u00e9e. Mon catalogue a alors b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 avec bonheur d\u2019une pr\u00e9face du philosophe Edgar Morin. N\u00e9anmoins ma pr\u00e9sence artistique est plus prononc\u00e9e \u00e0 l\u2019international qu\u2019en France. Mais les choses progressent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Quelles sont ces nouvelles initiatives ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette ann\u00e9e 2025, j\u2019ai assur\u00e9 un nouveau travail de caract\u00e8re cosmique \u00e0 l\u2019occasion des 50 ans de la Galerie Capazza \u00e0 Nan\u00e7ay, o\u00f9 se trouve l\u2019Observatoire du son des \u00e9toiles : je mets en ab\u00eeme les \u0153uvres des artistes de la Galerie. Cela donne lieu \u00e0 un nouveau livre :\u00a0<em>Voyage au centre de la mati\u00e8re<\/em>, avec des textes de Jean-Pierre Luminet, astrophysicien et \u00e9crivain, et Jean-Hubert Martin, ancien directeur du Mus\u00e9e national d\u2019Art moderne au Centre Pompidou. Rien ne peut arr\u00eater la cr\u00e9ation !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Avec cette casquette comment voyez-vous la politique culturelle ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019artiste, dans sa qu\u00eate cr\u00e9ative, se trouve inextricablement li\u00e9 aux contacts d\u2019institutions publiques, tandis que la mise en \u0153uvre d\u2019une authentique politique culturelle demeure impensable sans la contribution essentielle des cr\u00e9ateurs. Ces derniers, artisans de la musique, du th\u00e9\u00e2tre, de la danse ou des arts plastiques, constituent le c\u0153ur vivant de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me culturel. La p\u00e9rennit\u00e9 de ce champ social repose sur une synergie optimale entre d\u00e9cideurs et artistes. C\u2019est ce savoir-faire qui a fond\u00e9 le succ\u00e8s de Jack Lang. L\u2019ing\u00e9nierie culturelle s\u2019attache \u00e0 tisser des liens solides et coh\u00e9rents entre ces acteurs que l\u2019on nomme d\u00e9cideurs et cr\u00e9ateurs. Or, au-del\u00e0 de cette interaction primaire, le domaine culturel s\u2019enrichit de la pr\u00e9sence d\u2019autres intervenants cruciaux : les m\u00e9diateurs. Qu\u2019ils soient interpr\u00e8tes, journalistes, historiens ou critiques, ces derniers jouent un r\u00f4le de transmission et d\u2019interpr\u00e9tation essentiel. Ils \u00e9valuent et contribuent \u00e0 fa\u00e7onner la r\u00e9ception des \u0153uvres par les publics.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Face \u00e0 ces professionnels, se place la famille des publics, ultime maillon de la cha\u00eene, qui exp\u00e9rimente et s\u2019approprie les cr\u00e9ations artistiques. L\u2019\u0153uvre d\u2019art, une fois produite, ne prend v\u00e9ritablement sens qu\u2019\u00e0 travers le regard et l\u2019appr\u00e9ciation de celui qui la contemple et en jouit. Les d\u00e9cideurs, qu\u2019ils op\u00e8rent dans la sph\u00e8re publique ou priv\u00e9e, ainsi que les m\u00e9diateurs, facilitent cette rencontre, influen\u00e7ant par leurs actions la perception et la valorisation des \u0153uvres. En d\u00e9finitive, l\u2019ing\u00e9nierie culturelle vise \u00e0 instaurer un dialogue constructif entre ces quatre piliers que sont cr\u00e9ateurs, d\u00e9cideurs, m\u00e9diateurs et publics. Cette d\u00e9marche, empreinte de consid\u00e9rations sociologiques, et d\u00e9mocratiques, s\u2019av\u00e8re indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement et au dynamisme des pratiques culturelles.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Et ceci vaut m\u00eame si l\u2019essence de toute initiative r\u00e9side dans des origines historiques, qu\u2019elles soient r\u00e9gionales, nationales ou internationales.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Comment appliquer cette m\u00e9thodologie \u00e0 l\u2019Institut du monde arabe ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Je ne pr\u00e9tends pas l\u2019appliquer. Mais cet \u00e9tat d\u2019esprit impr\u00e8gne largement l\u2019esprit de ses \u00e9quipes. On peut faire de l\u2019ing\u00e9nierie culturelle sans s\u2019en r\u00e9clamer explicitement. Mais il nous est arriv\u00e9 de vendre des prestations d\u2019ing\u00e9nieries culturelles au b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019Institut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">La France entretient depuis des si\u00e8cles des liens diplomatiques \u00e9troits avec le monde arabe. Ces relations parfois violentes, remontent aux croisades, puis se renouvellent avec Fran\u00e7ois Ier, se poursuivent avec Napol\u00e9on, puis la III<sup>e<\/sup> R\u00e9publique, t\u00e9moignant d\u2019une interaction constante et significative. C\u2019est dans cette continuit\u00e9 historique que s\u2019inscrit la concr\u00e9tisation de l\u2019IMA, un projet politique d\u00e9coulant d\u2019un accord diplomatique qui fut scell\u00e9 en 1978 par la signature du roi d\u2019Arabie Saoudite et du pr\u00e9sident Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing. L\u2019institut du monde arabe se pr\u00e9sente comme une entit\u00e9 ou la gouvernance est partag\u00e9e : le conseil d\u2019administration est compos\u00e9 paritairement entre 50 % de ses membres, repr\u00e9sentant les pays arabes et 50 % repr\u00e9sentant la France. Bien que la pr\u00e9sidence de l\u2019institution soit d\u00e9cid\u00e9e par le pr\u00e9sident de la r\u00e9publique fran\u00e7aise et le choix du directeur g\u00e9n\u00e9ral, personnalit\u00e9 non ex\u00e9cutive, par les pays arabes, l\u2019\u00e9tablissement se veut une entreprise collaborative, tant pour les Arabes que pour les Fran\u00e7ais, pour les \u00e9trangers, r\u00e9sidents ou de passage en France.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019institut est une sorte de chambre d\u2019\u00e9chos des r\u00e9alit\u00e9s arabes et se pose en espace culturel, en espace de connaissances-sa biblioth\u00e8que-et de d\u00e9couverte artistique, scientifique et culturelle, favorisant l\u2019appr\u00e9hension multiple des civilisations arabes. Cette vocation s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche similaire \u00e0 celle d\u2019autres institutions parisiennes, telles que le mus\u00e9e Guimet d\u00e9di\u00e9 aux arts d\u2019Asie, ou le mus\u00e9e du quai Branly, ax\u00e9 sur les arts premiers, ou encore comme la Cit\u00e9 de l\u2019immigration. N\u00e9anmoins, l\u2019Institut transcende la seule fonction mus\u00e9ale par la diversit\u00e9 de ses activit\u00e9s : il abrite des salles de conf\u00e9rence, de cin\u00e9ma, de th\u00e9\u00e2tre et nourrit de ce fait des rencontres multiples. Il vit au rythme de ses expositions. Il s\u2019affirme donc comme un v\u00e9ritable carrefour culturel et un espace de dialogue avec les voix, les r\u00e9alisations, les cr\u00e9ations et l\u2019histoire du monde arabe. Il est l\u2019une des incarnations contemporaines de la France universelle, cette \u00ab\u00a0France-monde\u00a0\u00bb qui n\u2019est ni de gauche, ni de droite, qui a \u00e9t\u00e9 voulue par un pr\u00e9sident de droite, Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing, construite par un pr\u00e9sident de gauche, Fran\u00e7ois Mitterrand, inaugur\u00e9e par un pr\u00e9sident de droite, Jacques Chirac, et dirig\u00e9e par des pr\u00e9sidents de toutes opinions !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Vous \u00eates au c\u0153ur de son fonctionnement, en train de rendre les choses visibles et aussi appr\u00e9ci\u00e9es par le public. Actuellement c\u2019est Jack Lang qui est pr\u00e9sident de l\u2019institut. Quel est son lien avec l\u2019IMA ? N\u2019a-t-il pas \u00e9t\u00e9 au d\u00e9but aussi de cette id\u00e9e ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019initiative de fonder l\u2019Institut du monde arabe \u00e9mane de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing en 1978. Trois ann\u00e9es s\u2019\u00e9coulent avant que Jack Lang ne prenne les rennes du minist\u00e8re de la Culture en 1981, et c\u2019est dans ce contexte que je me vois confier une mission aupr\u00e8s de lui rue de Valois. Le 13 juin 1981, marque une \u00e9tape cl\u00e9. (Cf. ma note au ministre<a name=\"_ftnref1\"><\/a><a href=\"\/#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, attestant l\u2019avancement du projet de l\u2019IMA \u00e0 notre arriv\u00e9e). Dans cette note, il est mentionn\u00e9 que la maquette faite par Henry Bernard, l\u2019architecte alors en charge de concevoir l\u2019architecture de l\u2019Institut, nous sera livr\u00e9e sous 15 jours. La validation d\u00e9finitive du permis de construire \u00e9tait fix\u00e9e le 8 novembre de la m\u00eame ann\u00e9e. Notre arriv\u00e9e au minist\u00e8re, le 1er juin 1981, a donc \u00e9t\u00e9 rapidement suivie par la prise en charge du dossier de l\u2019Institut du monde arabe &#8211; et ceci au minist\u00e8re de la Culture &#8211; m\u00eame si le Quai d\u2019Orsay en a pris la direction intellectuelle. Nous d\u00e9cidons de changer d\u2019architecte\u00a0! Ce projet avait \u00e9t\u00e9 initialement pr\u00e9vu pour une localisation dans le 15\u00e8me arrondissement de Paris, au sein d\u2019un b\u00e2timent orthogonal, banal et sans gr\u00e2ce. En 1981, le projet de l\u2019Institut du monde arabe est repris par Jack Lang et moi-m\u00eame dans une nouvelle perspective. En d\u00e9pit des complexit\u00e9s inh\u00e9rentes aux interactions France -monde arabe, l\u2019architecture de cet \u00e9tablissement doit \u00eatre conforme \u00e0 ses ambitions diplomatiques, politiques et culturelles \u00e9lev\u00e9es. Je viens alors d\u2019achever ma mission au Centre Pompidou. Arriv\u00e9 aupr\u00e8s de Jack Lang, j\u2019assure alors le doublement du budget du minist\u00e8re et la conception d\u2019une politique des arts plastiques renouvel\u00e9e et ambitieuse. On me demande aussi de participer \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du programme du nouvel Institut du monde arabe, en lien avec Christian Dupavillon, charg\u00e9 de l\u2019architecture au cabinet du ministre, une \u00e9tape pr\u00e9liminaire \u00e0 l\u2019initiation de tout projet architectural important. Le programme alors con\u00e7u pour l\u2019Institut du monde arabe s\u2019inspire de celui du Centre Pompidou, bien que de moindre envergure et moins universel puisque d\u00e9di\u00e9 au monde arabe. L\u2019Institut est donc remis sur le chantier et il s\u2019organise autour de composants similaires \u00e0 ceux de Beaubourg : biblioth\u00e8que, mus\u00e9e, salle de spectacle, divers espaces d\u2019exposition, ainsi qu\u2019un restaurant et une terrasse au sommet du b\u00e2timent. La diff\u00e9rence tient \u00e0 l\u2019enseignement de la langue arabe. Un parking souterrain et une place publique \u00e9voquent l\u2019agencement ext\u00e9rieur de Beaubourg. Ainsi, l\u2019Institut du monde arabe, fa\u00e7onn\u00e9 sur le mod\u00e8le de Beaubourg, trois ans apr\u00e8s son ouverture, s\u2019affirme comme le prolongement naturel de son programme dont il est en quelque sorte le fils naturel.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Pour quelle raison avez-vous d\u00e9laiss\u00e9 l\u2019emplacement du 15e arrondissement au profit du quartier latin ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">La d\u00e9cision de quitter l\u2019ancien site du 15e arrondissement s\u2019est impos\u00e9 en raison de l\u2019exigu\u00eft\u00e9 de l\u2019espace enserr\u00e9 entre des b\u00e2timents qui rendait l\u2019acc\u00e8s difficile pour le public. Il n\u2019y avait en outre pas de place pour implanter une belle architecture ouvrant sur un parvis. Enfin le nouvel emplacement donnait sur la Seine dans la grande tradition des \u00e9tablissements culturels, voire des mus\u00e9es parisiens. Nous avions alors rep\u00e9r\u00e9 une parcelle disponible \u00e0 la fronti\u00e8re du Quartier latin. Cette opportunit\u00e9 nous permet de la faire acheter par l\u2019\u00c9tat et de proc\u00e9der \u00e0 la construction d\u2019un nouveau site. En quelques mois, nous initions un concours d\u2019architecture, ouvrant ainsi la voie \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration nouvelle d\u2019architectes. Apr\u00e8s l\u2019abandon du projet d\u2019Henry Bernard, dans le 15eme arrondissement, nous d\u00e9cidons au contraire de miser sur la jeunesse et l\u2019innovation en sollicitant des talents de trentenaires comme Christian de Porzamparc et Jean Nouvel. Le cahier des charges leur est envoy\u00e9 en juillet, les projets sont remis en novembre. Le choix se porte sur Jean Nouvel en d\u00e9cembre 1981. C\u2019est le premier des grands projets de Fran\u00e7ois Mitterrand ! Il sera inaugur\u00e9 cinq ans plus tard en 1987, premier achev\u00e9 des grands projets de Fran\u00e7ois Mitterrand et Jack Lang.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Pourriez-vous confirmer que votre premi\u00e8re rencontre avec Jack Lang remonte \u00e0 1981 ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Non, je l\u2019ai rencontr\u00e9 quand Jacques Duhamel l\u2019avait nomm\u00e9 directeur du th\u00e9\u00e2tre de Chaillot en 1972. Je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Centre Pompidou. Puis en 1976 quand il visite le chantier avec Fran\u00e7ois Mitterrand. En 1978, quand je suis licenci\u00e9 par le nouveau pr\u00e9sident du Centre, jaloux de mon autorit\u00e9 et de mon ant\u00e9riorit\u00e9, Jack Lang proteste vivement dans un communiqu\u00e9 de presse \u00e0 l\u2019Agence France Presse contre cette mesure vexatoire et je lui en suis reconnaissant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais c\u2019est surtout en juin 1981 que je fais v\u00e9ritablement sa connaissance lorsque commence un travail conjoint avec lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Depuis cette ann\u00e9e-l\u00e0, avez-vous maintenu une collaboration continue ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Non, il y a eu des interruptions\u00a0: de 1986 \u00e0 1996, j\u2019ai g\u00e9r\u00e9 mon agence d\u2019ing\u00e9nierie culturelle dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Dans ce cadre, j\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019intervenir sur des centaines de projets en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Je suis le concepteur et organisateur de la construction de la cath\u00e9drale d\u2019Evry, j\u2019organise des expositions au Japon, j\u2019interviens dans les favelas du Br\u00e9sil, je monte un festival de musique africaine au Zimbabwe, j\u2019organise des expositions au Japon, je con\u00e7ois la biblioth\u00e8que francophone de Limoges, celle de Lyon, je lance la Fondation de la m\u00e9moire d\u2019Oradour-sur-Glane. Bref des centaines de projets. Il n\u2019y a pas un d\u00e9partement o\u00f9 je ne sois pas intervenu !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Tous ces projets n\u2019ont-ils pas fait pol\u00e9mique ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Heureusement non\u00a0! Mais parfois oui, et je suis devenu, malgr\u00e9 moi, le sp\u00e9cialiste de projets initialement contest\u00e9s et ensuite approuv\u00e9s avec enthousiasme\u00a0! Ce fut d\u2019abord le cas du Centre Pompidou, je peux citer \u00e9galement les colonnes de Buren au Palais-Royal. Il en va de m\u00eame de la cath\u00e9drale d\u2019Evry. Mais les FRAC ont aussi fait pol\u00e9mique ! Je sais bien que toute innovation entra\u00eene d\u2019abord un rejet, puis, si elle a \u00e9t\u00e9 bien con\u00e7ue, une adh\u00e9sion. Et il m\u2019est agr\u00e9able de me promener au milieu des colonnes de Buren et de voir la douceur des relations qui s\u2019y nouent contrastant avec l\u2019affreux parking qui d\u00e9figurait cet endroit. Il en va de m\u00eame \u00e9videmment de la Pyramide du Louvre et de beaucoup d\u2019autres projets contemporains. J\u2019ai appris ainsi que la pol\u00e9mique peut \u00eatre une mani\u00e8re de communiquer ! Et tous ces projets ont \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9s par le souci de favoriser la g\u00e9n\u00e9ralisation des pratiques culturelles aupr\u00e8s du plus grand nombre. Le ma\u00eetre-mot de mon action est la d\u00e9mocratisation de la culture. Le nombre de projets auquel j\u2019ai contribu\u00e9 est si cons\u00e9quent qu\u2019il serait fastidieux de tous les \u00e9num\u00e9rer, il y en a plusieurs centaines.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Certains sont tr\u00e8s visibles comme des architectures ou des sculptures monumentales. D\u2019autres avancent presque invisibles.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>N\u2019est-il pas contradictoire de parler de projets invisibles ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Je veux parler de projets peu spectaculaires ! C\u2019est ce qui se passe en 2000, lorsque Jack Lang est nomm\u00e9 ministre de l\u2019Education nationale et qu\u2019il m\u2019appelle aupr\u00e8s de lui pour concevoir et lancer le Plan de 5 ans pour d\u00e9velopper les arts \u00e0 l\u2019\u00e9cole. En 2003, nous avons avec l\u2019\u00e9quipe que j\u2019animais r\u00e9ussi \u00e0 organiser 40 000 classes \u00e0 <em>projets artistiques et culturels<\/em>. Des projets int\u00e9gr\u00e9s dans le d\u00e9roulement normal de la scolarit\u00e9, dans l\u2019enseignement primaire, aussi bien qu\u2019au coll\u00e8ge, pendant un an, avec la pr\u00e9sence d\u2019un intervenant artistique dans la classe, et l\u2019active participation des enseignants : une \u0153uvre d\u2019art collective, musicale, th\u00e9\u00e2trale, mais aussi, pouvant porter sur la conception de mobiliers, de v\u00eatements, de projets photographiques ou cin\u00e9matographiques. Quitter le domaine de la contemplation ou de l\u2019histoire pour rentrer dans celui de la conception et de la r\u00e9alisation. C\u2019est fondamental, difficile \u00e0 mettre en \u0153uvre, et peu visible. Si ce n\u2019est des ann\u00e9es plus tard.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Nous avons ainsi en un an pu organiser ces 40 000 classes exemplaires. On n\u2019est plus dans l\u2019enseignement mais dans l\u2019\u00e9ducation artistique et culturelle. C\u2019est un changement de paradigme. L\u2019\u00e9l\u00e8ve est trait\u00e9 comme un adulte potentiel. La p\u00e9dagogie de projet mobilise de mani\u00e8re collective le groupe autour d\u2019une conception et d\u2019une r\u00e9alisation. Elle l\u2019am\u00e8ne \u00e0 commencer par un travail d\u2019observation et de documentation. Puis vient la conception, puis la r\u00e9alisation, toujours concr\u00e8te, difficile, exigeante et enfin la restitution responsable devant un public. Je voulais que l\u2019on puisse offrir \u00e0 chaque \u00e9l\u00e8ve dans sa scolarit\u00e9, quatre occasions d\u2019une ann\u00e9e de classe \u00e0 projets artistiques et culturels. Les 12 millions d\u2019\u00e9l\u00e8ves de France sont r\u00e9partis grosso modo entre 400 000 classes. En un an, nous avons fait entrer des artistes dans 10 % des classes. C\u2019est consid\u00e9rable mais c\u2019est \u00e9galement peu visible. Mais c\u2019est une v\u00e9ritable r\u00e9volution.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Luc Ferry, qui succ\u00e8de en 2002 \u00e0 Jack Lang \u00e0 la t\u00eate du minist\u00e8re de l\u2019Education nationale ne s\u2019y trompe pas : il voit bien que le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9ducation artistique et culturelle apporte une vision qui perturbe la conception traditionaliste des enseignements artistiques qui sont cloisonn\u00e9s, verticaux, corporatistes. Ferry \u00e9tait \u00e9videmment hostile \u00e0 la pr\u00e9sence des artistes dans les classes, car il consid\u00e9rait que ces artistes \u00e9taient des germes de perturbation de l\u2019ordre immuable devant y r\u00e9gner. J\u2019ai beau lui expliquer alors que tout cela est pr\u00e9par\u00e9 en amont dans des s\u00e9minaires, r\u00e9unissant les enseignants et les artistes de mani\u00e8re \u00e0 favoriser l\u2019harmonisation des interventions des uns et des autres : il s\u2019y oppose. Notre Plan de cinq ans n\u2019aura v\u00e9cu que deux ans. La conception de l\u2019art au minist\u00e8re de l\u2019Education nationale a tendance \u00e0 rester abstraite et historisante alors que celle en vigueur au minist\u00e8re de la Culture est plus concr\u00e8te et contemporaine. N\u00e9anmoins, les traces laiss\u00e9es par les dispositifs adopt\u00e9s \u00e0 cette \u00e9poque, notamment les classes \u00e0 PAC, vont perdurer. Certes en moins grand nombre. Et notamment gr\u00e2ce au r\u00f4le des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s arts et culture aupr\u00e8s des recteurs qui peuvent jouer des r\u00f4les fondamentaux dans ce domaine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Le spectaculaire est facilement visible. Le profond et le durable passent, au moins provisoirement, par une phase invisible ou peu visible.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Et en quoi les FRAC ont-ils fait pol\u00e9mique ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais introduire l\u2019innovation et la peur du risque qui existe dans l\u2019art contemporain suscite souvent le rejet, la critique, la pol\u00e9mique. C\u2019est humain\u00a0! Aujourd\u2019hui 40 ans apr\u00e8s leur cr\u00e9ation, les FRAC organisent chaque ann\u00e9e 700 expositions d\u2019\u0153uvres d\u2019art contemporain. Ce sont de petites expositions qui, en moyenne, accueillent 2000 visiteurs, dans un \u00e9tablissement scolaire, un h\u00f4tel de ville, \u00e9videmment des mus\u00e9es et des centres d\u2019art, mais aussi une salle des f\u00eates, un hall de b\u00e2timent public, etc. On touche ainsi au fin fond de la d\u00e9centralisation. L\u00e0, aussi c\u2019est fondamental mais peu visible. Pourtant, les FRAC sont ouverts ainsi, chaque ann\u00e9e, \u00e0 un tr\u00e8s grand nombre de visiteurs ! Je ne renie pas Beaubourg, auquel j\u2019ai consacr\u00e9 sept ans de ma vie. Il a un r\u00f4le d\u2019\u00e9claireur, de pilote. Mais il y a une place pour les deux ph\u00e9nom\u00e8nes : l\u2019entra\u00eenement que g\u00e9n\u00e8re le Centre Pompidou, et l\u2019int\u00e9gration de proximit\u00e9 que favorise l\u2019effet de stimulation des FRAC.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Au-del\u00e0 de la stimulation de la d\u00e9centralisation artistique, l\u2019effet FRAC a conduit les mus\u00e9es municipaux des beaux-arts \u00e0 acqu\u00e9rir des collections d\u2019art contemporain. C\u2019\u00e9tait bien l\u2019un des buts que je me donnais en les cr\u00e9ant. L\u2019effet induit par leurs 35 000 \u0153uvres sur le terrain en direction des publics est, d\u2019une certaine mani\u00e8re, beaucoup plus \u00ab productif \u00bb et p\u00e9dagogique que celui des grands mus\u00e9es d\u2019art contemporain ! La seule pr\u00e9sence des FRAC sur le terrain a chatouill\u00e9 l\u2019amour propre des mus\u00e9es qui se sont mis aussi \u00e0 l\u2019art contemporain. C\u2019est une m\u00e9thode plus efficace que l\u2019envoi de circulaires minist\u00e9rielles. Mais cela engage beaucoup plus la responsabilit\u00e9 des initiateurs de tels projets. La pol\u00e9mique est inh\u00e9rente \u00e0 la cr\u00e9ation artistique. D\u00e9j\u00e0 au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avec les Impressionnistes, et au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avec les Surr\u00e9alistes, mais aussi les Cubistes, les Nabis, etc. Certains voudraient arr\u00eater l\u2019histoire de l\u2019art. Elle est d\u00e9rangeante par nature et ne cesse de se renouveler. Et nous avec elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Votre implication dans la protection des tr\u00e9sors de Gaza a-t-elle \u00e9t\u00e9 significative ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">La responsabilit\u00e9 en incombe \u00e0 Jack Lang et, \u00e0 l\u2019initiative d\u2019Elodie Bouffard, responsable des expositions \u00e0 l\u2019IMA. Nous mettons sur pied une exposition d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Gaza, qui en 2025 mettra en lumi\u00e8re les richesses de la Gaza antique et pendant 3000 ans d\u2019histoire \u00e0 partir des objets sauv\u00e9s de la destruction pass\u00e9e et r\u00e9cente. Ces objets arch\u00e9ologiques ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s \u00e0 Gen\u00e8ve par miracle. Ils avaient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019IMA en 2000. Ils circulaient dans diff\u00e9rents mus\u00e9es europ\u00e9ens. Leur s\u00e9curisation dans le port franc de Gen\u00e8ve est la raison de ce miracle, Nous soutenons les Palestiniens de Gaza en valorisant leur h\u00e9ritage culturel d\u2019importance en parall\u00e8le de la mise en avant d\u2019\u0153uvres d\u2019artistes contemporains. Cette initiative prend tout son sens au regard de la crise actuelle au Moyen-Orient. Des projets ahurissants de Trump pr\u00e9tendent transformer ce triste champ de ruines en une Riviera naus\u00e9abonde ! Nous avions pr\u00e9vu d\u2019ouvrir une exposition sur le tr\u00e9sor arch\u00e9ologique de Byblos, ancien de 4000 ans, avec des pi\u00e8ces conserv\u00e9es \u00e0 Beyrouth. Nos plans ont \u00e9videmment \u00e9t\u00e9 stopp\u00e9s par les bombardements Isra\u00e9liens \u00e0 Beyrouth, \u00e0 l\u2019automne 2024, en d\u00e9pit des efforts du Mus\u00e9e national du Liban, confront\u00e9 aux risques majeurs du transport des \u0153uvres en p\u00e9riode de guerre. Face \u00e0 cette impasse, nous avons un moment envisag\u00e9 de faire appel \u00e0 un avion militaire fran\u00e7ais transportant les pr\u00e9cieuses \u0153uvres ! C\u2019\u00e9tait trop dangereux. Ainsi contraint par les circonstances, nous avons d\u00fb renoncer \u00e0 ce projet qui permettait de soutenir avec nos pauvre moyens le Liban dans l\u2019\u00e9preuve, et reporter l\u2019exposition Byblos et la remplacer par celle des tr\u00e9sors sauv\u00e9s de Gaza. Nous avons en m\u00eame temps pris la d\u00e9cision d\u2019ouvrir \u00e0 l\u2019IMA l\u2019\u0153uvre de Zad Moultaka,\u00a0<em>SamaS<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9e en 2017 au pavillon libanais de la Biennale de Venise. Son projet \u00e9voque la d\u00e9vastation des cit\u00e9s antiques, m\u00e9sopotamiennes, \u00e0 travers une performance musicale poignante.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>La crise nationale et internationale actuelle ne menace-t-elle pas le d\u00e9veloppement des projets culturels ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Vous avez h\u00e9las raison. De nos jours le d\u00e9veloppement de projets artistiques suscite un int\u00e9r\u00eat moindre aupr\u00e8s de nos gouvernants. Des r\u00e9gions en viennent \u00e0 r\u00e9duire de plus de 50 % leur budget culturel. Le minist\u00e8re de l\u2019\u00c9ducation vient de r\u00e9duire une part importante du budget consacr\u00e9 aux arts \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Or nous savons que les pratiques artistiques ne portent pas atteinte aux fameux fondamentaux : lire, \u00e9crire, compter. Au contraire elles en favorisent l\u2019acquisition. Et elles contribuent \u00e0 forger des caract\u00e8res, ce dont on a particuli\u00e8rement besoin en p\u00e9riode de risques de guerre ! Churchill refusa de r\u00e9duire le budget de la Culture en 1940 : \u00ab Si ce n&rsquo;est pour la culture, pourquoi nous battons-nous ? \u00bb, dit-il !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Nous pouvons et devons r\u00e9sister \u00e0 ces amputations d\u00e9sastreuses. Le tissu culturel des territoires en France est l\u2019un des plus denses qui soit au monde. Impossible de parcourir 15 km sans rencontrer un lieu d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la culture qu\u2019il s\u2019agisse de cr\u00e9ation ou de monuments historiques, de mus\u00e9e, cin\u00e9ma, th\u00e9\u00e2tre, salle de concert, etc. L\u2019entretien et l\u2019animation de notre r\u00e9seau culturel sont cruciaux. L\u2019institution culturelle repose sur des individus d\u00e9vou\u00e9s, comp\u00e9tents, des \u00e9quipes, des personnes passionn\u00e9es. Ce sont eux qui assurent la vitalit\u00e9 de ce r\u00e9seau interconnect\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Encore faut-il que le sens du service public continue d\u2019impr\u00e9gner ce r\u00e9seau. C\u2019est ce qui fut mis \u00e0 mal en 2017, avec la cr\u00e9ation du Pass Culture. Cette initiative copiait une exp\u00e9rience italienne avec un budget \u00e9norme de pr\u00e8s de 300 millions d\u2019euro, c\u2019est-\u00e0-dire six fois plus que le budget dont disposait chaque ann\u00e9e le minist\u00e8re de l\u2019Education nationale pour le Plan de cinq ans. Ce Pass Culture a surtout b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 aux \u00e9diteurs de BD ou de mangas et aux distributeurs de films. La consommation culturelle n\u2019est pas une politique de l\u2019\u00e9ducation. Il y eut heureusement sa \u00ab\u00a0part collective\u00a0\u00bb. Elle a pu atteindre de l\u2019ordre de 100 millions d\u2019euros et a permis aux enseignants, en lien avec des projets d\u2019institutions culturelles ou de relations avec des artistes, de b\u00e2tir des activit\u00e9s innovantes, mettant en \u0153uvre la p\u00e9dagogie de projets, en vigueur dans les classes \u00e0 PAC et autres dispositifs. Mais la crise budg\u00e9taire r\u00e9cente aboutit \u00e0 r\u00e9duire consid\u00e9rablement le montant du Pass Culture. Et sa part collective para\u00eet de plus en plus pr\u00e9caire. C\u2019est ce qui se passe quand on veut agir par la seule voie du march\u00e9. L\u2019\u00e9ducation, surtout artistique et culturelle, est trop s\u00e9rieuse, exigeante et fragile pour \u00eatre abandonn\u00e9e aux m\u00e9canismes aveugles et instables du march\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Si vous deviez r\u00e9sumer le sens de votre itin\u00e9raire culturel ?<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Il y faut des moteurs\u00a0: passion, engagement soci\u00e9tal, partage, innovation. Il faut aussi ne pas avoir peur de s\u2019engager et de prendre des risques. Quand l\u2019occasion de participer \u00e0 la construction de Beaubourg s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 moi &#8211; j\u2019avais 29 ans &#8211; tout le monde m\u2019a conseill\u00e9 de refuser. J\u2019ai pass\u00e9 outre. Ce fut la meilleure d\u00e9cision de ma vie\u00a0! Apr\u00e8s quoi, je suis alors entr\u00e9 dans un champ d\u2019action national en entamant ma collaboration avec Jack Lang. J\u2019ai pu \u00e9largir la diffusion de l\u2019art au-del\u00e0 de Paris dans toutes les r\u00e9gions. Les FRAC en sont une trace. Apr\u00e8s 1986, j\u2019aurais pu entrer en politique. J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 poursuivre l\u2019action culturelle par mes propres moyens\u00a0: cela m\u2019a permis de lancer les m\u00e9tiers de l\u2019ing\u00e9nierie culturelle et de poursuivre mes actions de d\u00e9centralisation culturelle. En 2000, le lancement des arts \u00e0 l\u2019\u00e9cole me fait d\u2019entrer au c\u0153ur m\u00eame de la g\u00e9n\u00e9ralisation des pratiques artistiques chez chaque jeune Fran\u00e7ais. Je me suis alors, encore heurt\u00e9 \u00e0 un obstacle politique. Mais les id\u00e9es et les pratiques avancent. Car la culture est un combat\u00a0! Il peut se d\u00e9rouler au grand jour comme je l\u2019ai souvent \u00e9prouv\u00e9, mais aussi dans des voies invisibles, ou moins visibles mais plus profondes, car au plus pr\u00e8s du c\u0153ur des citoyens, surtout quand ils peuvent encore tout apprendre et ressentir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Nous quittons non sans regret ce p\u00e9riple au c\u0153ur de la culture, dans lequel Claude Mollard, fin strat\u00e8ge, nous a guid\u00e9. \u00c0 travers cet entretien, il nous a permis de d\u00e9couvrir comment l\u2019art peut \u00eatre port\u00e9 de l\u2019ombre \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Cet \u00e9change enrichissant nous offre une vision partag\u00e9e des coulisses de la cr\u00e9ation d\u00e9voilant ainsi les fa\u00e7ades souvent insoup\u00e7onn\u00e9es du monde artistique qui fonde aussi la richesse de la vie culturelle d\u2019une nation. C\u2019est peut-\u00eatre ce que l\u2019on appelle parfois \u00ab\u00a0l\u2019exception culturelle fran\u00e7aise.\u00a0\u00bb<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Note \u00e0 joindre en annexe ou dans le corps de l\u2019interview.<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_8548\" style=\"width: 778px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-8548\" class=\"wp-image-8548 size-large\" src=\"http:\/\/internationaldiplomat.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/20241129_184730-768x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"1024\" \/><p id=\"caption-attachment-8548\" class=\"wp-caption-text\">Claude Mollard<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les confidences d\u2019un homme de Culture. La culture est un combat Entretien avec un \u00e9minent homme de culture, Claude Mollard Entretien avec un \u00e9minent homme de culture, Claude Mollard, conseiller sp\u00e9cial de Jack Lang, l\u2019actuel pr\u00e9sident de l\u2019Institut du monde arabe \u00e0 Paris. 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